Le tollé soulevé par une modeste exposition temporaire sur la Palestine, au Musée canadien des droits de la personne de Winnipeg, a de quoi surprendre. Le musée est accusé depuis une quinzaine d’années d’entretenir une victimisation compétitive en priorisant l’histoire de l’extermination des Juif·ve·s d’Europe par les nazis sur d’autres crimes contre l’humanité. Deux modestes panneaux consacrés à la Palestine ne sauraient-ils contribuer à corriger cet étalonnage racial? Il s’agit ici après tout d’un musée des droits de la personne, pas d’un musée de l’Holocauste.
Le tollé pourtant ne porte pas sur l’incommensurabilité des expositions (4500 pieds carrés contre 12 mètres linéaires), mais sur l’audace consistant à représenter la Catastrophe de 1947-1949 – lorsque 750 000 Palestinien·ne·s sont violemment expulsé·e·s de leurs terres par des milices sionistes et empêché·e·s d’y revenir, entraînant l’effondrement de la société palestinienne.
Anéantissement inexorable des Palestinien·ne·s depuis les débuts du mouvement sioniste, la Nakba marque un avant et un après 1948. Sédimentant 150 ans de crimes impunis, le terme évolue présentement vers un concept juridique capable de rendre compte d’atrocités culminant aujourd’hui en un « holocide ». Il n’invite ni définitions sionistes de sa portée historique et criminalistique, ni recyclage de mythes réfutés depuis belle lurette par les historien·ne·s. Je propose toutefois de répondre ici aux appels en faveur d’une intégrité contextuelle.
L’exposition échouerait à représenter un conflit contesté, contentieux, complexe
Rien n’est moins « compliqué » qu’un colonialisme de peuplement. Une guerre civile est complexe. Une confédération peut être contentieuse. Des pays en guerre ont des frontières contestées. Mais un colonialisme de peuplement, de l’aveu même des colons, vise l’expropriation et le remplacement des autochtones. Le seul aspect baroque ici réside dans sa nature composite : un colonialisme britannique doublé d’un colonialisme de peuplement sioniste. Une double frappe, en somme.
Que les institutions fondatrices du sionisme s’autodésignent comme coloniales et soient agitées par l’idée du remplacement, c’est l’exactitude historique elle-même qui nous le rappelle :
Le Trust colonial juif, créé en 1899 dans la foulée du premier Congrès sioniste mondial finance la mainmise sioniste. Pendant la période du mandat britannique, l’Association pour la colonisation juive de Palestine administre les colonies de l’ancienne Association pour la colonisation juive, ainsi que celles acquises par le Fonds national juif et la Société de développement foncier de Palestine. Par ailleurs, tous les ténors du sionisme, de Zangwill à Ussichkin, de Ruppin, Motzkin, Weizmann, Ben Gourion, à Weitz, contemplent une forme ou une autre du fantasme de transfert de Theodor Herzl : « Nous tenterons de faire passer la population sans le sou de l’autre côté de la frontière en… lui refusant tout emploi dans notre propre pays… » Excluant systématiquement les travailleurs palestiniens, l’Histadrout est, plus qu’une fédération syndicale, une grande agence de colonisation selon Golda Meir, figure centrale de l’organisation qui deviendra ensuite première ministre d’Israël.
Que les institutions fondatrices du sionisme s’autodésignent comme coloniales et soient agitées par l’idée du remplacement, c’est l’exactitude historique elle-même qui nous le rappelle.
Sauf que « le processus d’expropriation et d’expulsion des pauvres » (et des riches) ne serait pas « mené avec discrétion et circonspection », comme l’imaginait Herzl, mais avec ostentation et violence. En 1923, le révisionniste sioniste Zeev Jabotinski prophétise : « Toute population autochtone dans le monde résiste aux colons tant qu’elle a le moindre espoir de pouvoir se débarrasser du danger d’être colonisée. » La force seule pouvant anéantir l’espoir, « la colonisation sioniste doit ou cesser, ou se poursuivre en faisant fi de la population autochtone ». Ayant fait fi avant même que ces paroles ne soient écrites, le mouvement sioniste arrache à ses protecteurs britanniques la déclaration Balfour en 1917, qui promet un « foyer national » aux Juif·ve·s en Palestine et la privation de leurs droits nationaux aux Palestinien·ne·s. Consignées dans le rapport de la Commission King-Crane de 1919, les objections massives des Palestinien·ne·s sont balayées par l’incorporation de la déclaration Balfour dans le texte du mandat britannique pour la Palestine. D’où vient que l’on s’indigne de ce que l’existence d’Israël soit qualifiée d’intrinsèquement dépossessive?
Le nettoyage ethnique des Palestinien·ne·s n’a pas résulté de la guerre israélo-arabe
Trente ans durant, la Grande-Bretagne incube Israël. Elle prive les Palestinien·ne·s d’un gouvernement représentatif, soumet santé, éducation et économie à un sous-développement systématique, tout en permettant l’afflux de capitaux juifs européens destinés à l’avancement ségrégué du proto-État sioniste. Avec l’aide d’auxiliaires sionistes, qu’elle arme et entraîne, elle réprime sauvagement la Révolte palestinienne de 1936-1939, incitant l’Agence juive à envisager un Comité de transfert de la population palestinienne hors de l’État juif proposé par la Commission Peel britannique.
Le nettoyage ethnique phénoménal qui s’ensuit en 1947-1949 ne résulte donc pas d’« armées arabes envahissantes ordonnant aux Palestiniens de partir là où les sionistes suppliaient les Palestiniens de rester », escroquerie répétée à l’envi par les lobbyistes quoique définitivement réfutée par les historien·ne·s, notamment Walid Khalidi, Benny Morris et Ilan Pappé – telles occurrences exceptionnelles ayant été motivées par des considérations stratégiques ou diplomatiques.
Demande-t-on aux Juif·ve·s européen·ne·s d’inclure la perspective des nazis dans le récit de leur génocide?
Le nettoyage ethnique résulte du Plan Dalet, un plan d’expulsion méticuleux lancé en mars 1948 et facilité par les « Village Files », une collecte systématique de renseignements. Entre l’adoption du plan de partage onusien fin novembre 1947 – mené contre la volonté des Palestinien·ne·s, en violation de la propre Charte des Nations unies sur l’autodétermination – et la mi-mai 1948, avant que les armées arabes n’attaquent, 10 massacres sont commis, jusque 300 000 Palestinien·ne·s réduit·e·s au statut de réfugié·e·s et plus de 200 de leurs villages détruits.
Lorsque le médiateur onusien Folke Bernadotte, exhorte l’Organisation à redessiner la carte et permettre le retour des réfugié·e·s palestinien·ne·s, il est liquidé, d’autres atrocités s’ensuivent, 200 villages additionnels rasés et 450 000 Palestinien·ne·s supplémentaires exproprié·e·s. L’ONU affirme alors le Droit au retour des Palestinien·e·s (résolution 194), conditionnant l’admission d’Israël à l’ONU à son respect. Israël adopte traitreusement ses propres lois sur le retour et la nationalité, permettant à tout Juif·ve du monde d’émigrer et de revendiquer la citoyenneté, ainsi que sa loi sur les biens des absent·e·s, confisquant terres et biens des victimes du nettoyage ethnique.
En 1949, une minorité démographique (33 %) possédant 5 % des terres palestiniennes, à laquelle l’ONU attribue 55 % du territoire, devient majoritaire grâce au nettoyage ethnique, contrôlant dès lors 78 % de la Palestine. En quel sens, là encore, la création d’Israël n’est-elle pas intrinsèquement dépossessive?
Une vue partiale? Du déracinement par Israël de 850 000 Juif·ves arabes
Dire de l’exposition Palestine déracinée : la Nakba au passé et au présent, qu’elle est « partiale », revient à exiger des opprimés qu’ils fassent place au récit de leur oppresseur ou à ses autres crimes. Demande-t-on aux Juif·ve·s européen·ne·s d’inclure la perspective des nazis dans le récit de leur génocide? Les récits des survivant·e·s des camps de la mort, les témoignages de leurs descendant·e·s, sont-ils « partiaux » parce qu’ils ne parlent pas du génocide des Roms?
Catastrophique pour la région entière, la création d’Israël a effectivement dévasté ses communautés juives locales. Le bilan dressé par les Juif·ve·s arabes des crimes d’assimilation commis à leur encontre par Israël ne les conduit pourtant pas à qualifier le récit palestinien de partial, ni à obtenir des Palestinien·ne·s une réparation narrative. Le sionisme du point de vue de ses victimes juives d’Ella Shohat est limpide sur ce point, même si son titre malheureux, faisant écho à celui d’Edward Said, « Le sionisme du point de vue de ses victimes », semble suggérer précisément une telle équation.
Affirmer qu’entre 1949-1954 les États arabes orchestrent un déracinement de leurs citoyen·ne·s juif·ve·s « d’ampleur équivalente et de sens opposé » c’est faire mentir des archives (françaises, britanniques, israéliennes) regorgeant de preuves des activités d’agents provocateurs sionistes/israéliens dans les États arabes avant, pendant et après la Nakba. C’est contredire les travaux des historiens israéliens, palestiniens, américains Tom Segev, Avi Shlaim, Abbas Shiblak et Joel Beinin, et des spécialistes en études culturelles Ella Shohat et Ariella Aisha Azoulay, ces dernières ayant décrit les processus de dés-arabisation et de dés-islamisation infligés aux Juif·ve·s arabes par Israël. Visant à exonérer Israël de son péché originel, cette allégation présente des conséquences comme des causes.
Les Palestinien·ne·s aujourd’hui n’ont, semble-t-il, pas fini d’expier l’holocauste – un crime qu’iels n’ont pas commis.
Jusqu’en 1948, en effet, la Ligue arabe interdit l’émigration vers Israël. Subséquemment, les États arabes répriment chez eux les filières clandestines d’émigration sionistes, démantelant leurs cellules, arrêtant, jugeant et condamnant les auteurs d’attentats contre synagogues, cinémas, gares et écoles (Irak, Égypte) : persécutions antisémites? Quant aux fonctionnaires soudoyés (Yémen) et aux accords passés avec l’autorité coloniale (Maroc), par les sionistes, pour déporter des Juifs vers Israël : complotisme antisémite?
« Partialité », escamotage, sont ainsi œuvres de propagande; là où, preuves, grilles d’interprétation et méthodologies vérifiables permettent à l’histoire d’être critiquée, enrichie, approfondie ou déconstruite. Visant l’idéal d’objectivité — non quelque absurde « neutralité savante » ou « observation historique neutre », citoyen·ne·s de leur époque, les historien·ne·s distinguent nonobstant historiographie et hasbara.
Les Palestinien·ne·s aujourd’hui n’ont, semble-t-il, pas fini d’expier l’holocauste – un crime qu’iels n’ont pas commis. En proposant d’agrandir l’exposition pour y dire « la vérité », c’est à la colonisation des territoires mémoriels de la Nakba que la philanthrope Gail Asper aspire en réalité : elle veut y célébrer les mystifications réfutées ici, et elle veut le faire par l’usurpation identitaire : celle des autochtones, dont elle détourne le « rien sur nous, sans nous »; celle des Palestiniens, dont elle occupe le passé et le présent. Parce qu’elle le peut. Parce que sa famille a partiellement financé le musée.