Guillotiner le peuple pour sauver la couronne

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
Partager

Guillotiner le peuple pour sauver la couronne

Les communications publiques de Québec solidaire se font au prix de la trahison des militant·es et le parti va en payer les frais à long terme.

C’est finalement arrivé. La plateforme de Québec solidaire est maintenant suffisamment « pragmatique » et « recentré » pour que les médias de masse acceptent d’en discuter publiquement.

La proposition adoptée par le congrès de la fin de semaine passée qui retient leur attention, c’est forcément la fameuse taxe sur les riches. Cette-fois, les délégué·es au congrès n’ont pas pris de chance : malgré une proposition de ramener le total des actifs inclus dans cette surtaxe à 5 M$, illes ont décidé de fixer le seuil à 25 M$.

Ce n’est pas une décision purement économique, on s’entend. De toutes les solutions fiscales avancées par la Coalition Main Rouge et l’Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS) que QS appuie, c’est la seule qui soit amputée de la sorte par le parti. Si on se fie à la Coalition, c’est 1,5 G$ de plus qu’on irait chercher en imposant les actifs de 4 M$ à 25 M$ au taux de 0,5 %.

La révolution ne sera pas télévisée

Le calcul est politique, donc. Fâcher François Lambert, mais sans risquer de se mettre à dos Patrice Roy et Hélène Buzzetti. On ne sait pas combien illes valent, mais avec le prix de l’immobilier ça monte vite, alors on ne prend pas de chance.

Puis, comme illes passent leurs journées à nous expliquer ce que le monde veut, ça ne prend pas la tête à Papineau pour savoir que c’est eux-autres « l’opinion publique ». Donc, on évite de les froisser et ça devrait être bon.

Le calcul est simple : si Patrice est content, tout le monde est content et il n’y aura pas de scandale sur la taxe orange cette fois.

Connaissant les humeurs de l’électorat québécois, la réflexion n’est pas infondée. C’est vrai que ce sont les opinioneux des médias de masse, et à plus forte raison la télévision, qui ont fait et défait les gouvernements, et ce depuis au moins le premier référendum.

La formation de centre-gauche n’a plus qu’à espérer qu’elle saura traduire l’absence de mauvaise publicité en bulletins dans l’urne.

Pour attiser l’intérêt, ça prend donc des mesures clivantes pour le centre et la droite que la gauche va défendre à grand renfort de mèmes, de stitch et de react. Mais pour ça, ça prend une base organique, créative et mobilisée.

Mais la communication politique en démocratie libérale est un art étrange et quand on connaît l’effondrement de la confiance du public envers les journalistes, il n’est pas certain que l’élection passe par l’amour offert par les médias de masse.

En fait, mon petit doigt me dit qu’être conspué sur les plateaux n’est peut-être pas si mal si on a la couenne pour y faire face.

Regardez Mélenchon et Mamdani. Deux figures à succès de la gauche de rupture, dans des contextes bien différents, mais réunis par le harcèlement et la démonisation constante des médias mainstream.

Comme quoi, ce n’est peut-être pas son sourire en tant que tel qui a fait gagner ses élections à Zohran, mais l’opposition face à laquelle il sourit.

Le médium, c’est le message

Face à l’hégémonie des grands médias, les seules alternatives sont le travail de terrain et les médias sociaux.

Sur ces derniers, la mièvrerie y est l’ennemie de l’engagement. Pour attiser l’intérêt, ça prend donc des mesures clivantes pour le centre et la droite que la gauche va défendre à grand renfort de mèmes, de stitch et de react. Mais pour ça, ça prend une base organique, créative et mobilisée.

Et sauf peut-être chez une classe professionnelle idéaliste, urbaine, blanche et éduquée; on ne se sait pas trop où se situe la base militante de QS.

Coup sur coup, l’establishment du parti exhorte le petit monde à se rallier derrière des demi-mesures négociées avec l’élite médiatique et politique, mais n’offre aucune loyauté en retour. Incapable de se tenir face au camp adverse, il préfère s’y joindre en dénonçant jusqu’aux projets de bricolage du mouvement ouvrier.

Ce qui était un compromis entre différentes tendances politiques est devenu un compromis entre les élu·es et un système politique libéral hostile.

Ce n’est pas banal cette affaire de guillotine. Après la fermeture d’Amazon et la perte de 4500 emplois syndiqués, après les attaques contre la sécurité des travailleur·euses, après le projet de loi 3, après le refus de négocier avec les paramédics, les lois spéciales et alouette; ce que le caucus de Québec solidaire dénonçait pour la journée internationale des travailleurs·euses, c’est un prop en 2 » x 4”.

Ça se traîne à plat ventre quand leur propre député dénonce le racisme de ses collègues, ça se complaît avec les spins de droite à la télé d’État pour rire de ses militant·es et ça vote avec le gouvernement pour dénoncer des manifestant·es en lutte.

On est loin du parti des masses, mettons.

« On était déjà très sages »

Les échauffourées entre le caucus de Québec solidaire et ses militant·es sont bien connus, et leur traitement médiatique tourne souvent autour du mépris envers une base trop à gauche ou trop « idéologique ». Les journalistes, les chroniqueurs et les opinioneux de tout acabit aiment faire croire aux élu·es qu’illes font partie du même camp face à cette foule irrationnelle.

Né d’un compromis entre des forces socialistes, écologistes, féministes et sociales-démocrates, le parti a bien réussi à imposer une option de gauche à l’Assemblée nationale. Mais ce qui était un compromis entre différentes tendances politiques est devenu un compromis entre les élu·es et un système politique libéral hostile.

L’adoption du programme l’an dernier a confirmé l’orientation sociale-libérale du parti en remplaçant la sortie du capitalisme par une recherche de « diversification des modèles économiques ». Être pragmatique demanderait d’effectuer le travail difficile et nécessaire pour bâtir un mouvement de masse, mais le parti continue plutôt de sacrifier la stratégie pour la tactique et de confondre pragmatisme et opportunisme.

Je ne serais pas surprise que Québec solidaire soit capable de remonter la pente avant les élections, mais ce sera en ayant échangé sa base populaire organisée contre des intentions de vote. Les orientations de la campagne sont bonnes, mais les trahisons répétées pèsent sur une gauche extra-parlementaire complètement désillusionnée.

Que ce soit avant ou après le 5 octobre prochain, les apparatchiks vont réaliser qu’à guillotiner les camarades selon l’humeur des opinioneux, illes se retrouvent seul·es face à « l’opinion publique ».

Échappez au récit dominant

Recevez chaque semaine notre infolettre: rigoureuse, critique et gratuite!