L’Aïd à Gaza : la solidarité face au dénuement

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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L’Aïd à Gaza : la solidarité face au dénuement

Les Gazaoui·es continuent de s’entraider, partageant le peu qu’ils possèdent malgré leur propre chagrin.

À Gaza, l’Aïd n’arrive pas soudainement. Il est toujours précédé d’une longue préparation, qui commence plusieurs jours auparavant : marchés bondés, odeur de douceurs de l’Aïd dans les maisons, et mères essayant de tout concilier : joie, dépenses et temps.

Avant la guerre, et surtout au moment de l’Aïd al-Fitr, Gaza était un endroit merveilleux.

Je me souviens des derniers jours du ramadan : nous nettoyions nos maisons, préparions des maamoul et des ka’ak bi ajwa, et décorions tout ce que nous pouvions. Nous allions acheter de nouveaux vêtements, même simples. Les enfants, eux, attendaient ces jours avec impatience, vêtus de leurs nouveaux habits, allant de maison en maison, baigné·es d’une joie certaine. Les rues étaient illuminées de mille feux. En s’y promenant, on était frappé par leur beauté. On entendait les chants apaisants des takbirs (l’appel à la prière islamique) et les chants de l’Aïd résonner dans les maisons, les voitures et les marchés. Il n’était pas rare de se joindre aux chants.

Le matin commençait par la prière de Fajr, suivie de la prière de l’Aïd à la mosquée. Là, des cadeaux et des chocolats étaient distribués aux enfants, rendant le début de l’Aïd encore plus spécial pour eux. Familles et ami·es se rendaient visite et partageaient de somptueux festins, récompense de leur jeûne durant tout le mois de Ramadan. L’air résonnait de rires, d’amour et d’une joie partagée. On s’empressait de décorer les mosquées et de les faire resplendir pour l’Aïd. Les mosquées, notamment la Grande Mosquée Omari et la Mosquée Al-Khaldi, se remplissaient de fidèles pour la prière de l’Aïd. Les enfants rivalisaient de chants pour les takbirs de l’Aïd au micro, et tous écoutaient leurs voix avec une joie silencieuse.

J’avais l’habitude de prier à la mosquée Tariq ibn Ziyad. Là, avec mes sœurs, mes amis et mes voisins, je leur souhaitais à chacun une bonne fête de l’Aïd.

Le plus beau moment du matin de l’Aïd, pour moi, était toujours après la prière. En famille, nous préparions le petit-déjeuner, qui, selon la tradition de Gaza, était généralement du feseekh, du poisson salé. Après avoir mangé, nous savourions un café fort et chaud, en le sirotant lentement, tandis que la maison retrouvait un rythme calme et chaleureux. La veille, le dernier soir du ramadan, ma mère préparait des ka’ak pour l’Aïd, embaumant la maison de leur doux parfum réconfortant. Le matin, nous aidions à décorer la table de l’Aïd, disposant les ka’ak, les gâteaux et autres gourmandises avant l’arrivée des invités. Pendant que mon père et mes frères rendaient visite à la famille, nous, les filles, restions à la maison en pyjama, savourant ces instants de paix. Ce simple rituel était toujours mon moment préféré de chaque Aïd. L’arôme du feseekh, le doux parfum des ka’ak, la chaleur du café et les rires partagés dans la cuisine rendaient ces matins inoubliables.

Si vous aviez la chance de passer l’Aïd avec les habitants de Gaza, vous auriez été accueillis chaleureusement dans leurs foyers avec des tasses de café fumantes, des dattes et des chocolats de toutes sortes. Tout le monde savourait des maamoul, et les mères rivalisaient d’ingéniosité pour préparer les plus délicieux. Vous pourriez même repartir avec un peu d’argent en guise de cadeau. « L’Aïdiya », comme on l’appelle affectueusement.

Notre bonheur a duré jusqu’au 7 octobre 2023. La guerre d’Israël contre Gaza a dévasté toute la bande de Gaza, la transformant en un désert post-apocalyptique.

Ces jours bénis de l’Aïd nous manquent profondément.

L’essence même de l’Aïd réside dans le renforcement des liens familiaux par les visites, les réunions et les repas partagés dans nos foyers. Mais pour la troisième année consécutive, l’invité indésirable pendant l’Aïd était l’armée israélienne. Comment les gens peuvent-ils se rendre visite quand leurs maisons sont réduites en ruines?

Nombreux sont ceux et celles qui ont été contraint·es au déplacement et qui vivent désormais dans des conditions déplorables, dans les rues, sous des abris de fortune entourés de décombres et de ruines. Autrefois, les gens commençaient l’Aïd en se baignant, en revêtant des vêtements neufs et en se parfumant avec les plus beaux parfums. Aujourd’hui, ils parcourent des kilomètres pour trouver quelques litres d’eau pour boire et cuisiner. Cette vie insupportable s’accompagne d’autres fardeaux et traumatismes. Depuis près de 29 mois, les habitants de Gaza sont témoins de bombardements, de meurtres, de tortures, d’arrestations, de nettoyage ethnique, de génocide et de famine. Privé·es des biens de première nécessité, ils et elles souffrent de traumatismes physiques et psychologiques indicibles. Je connais cette souffrance de près.

Après l’annonce du cessez-le-feu dans la bande de Gaza, les habitant·es célèbrent l’Aïd al-Fitr cette année dans un contexte marqué par la destruction et la précarité de la vie, sous les tentes et dans les abris de fortune. Si quelques cris de « Allahu Akbar » résonnent à nouveau dans le ciel de Gaza depuis la fin des bombardements, les manifestations de joie restent limitées. De nombreuses familles ont perdu leurs maisons et leurs proches, et les enfants qui attendaient des cadeaux et des vêtements neufs pour l’Aïd se retrouvent dans un environnement difficile, reflet des conséquences de la guerre.

Cette année, des pères, des mères, des enfants et des ami·es ont été tué·es avant même d’avoir pu prier pour l’Aïd, manger des maamouls, jouer avec leurs amis ou recevoir l’argent offert traditionnellement. Depuis l’annonce du cessez-le-feu, environ 677 Palestinien·nes ont été tué·es, dont plus de 120 enfants, et plus de 1 100 blessé·es, alors que les violations et les frappes se poursuivent à Gaza. Cette année, pour la troisième année consécutive depuis le début du dernier conflit, la plupart des manifestations traditionnelles de joie ont disparu et les petits détails de l’Aïd ne sont plus qu’un lointain souvenir.

L’Aïd al-Fitr sans véritable joie

Les Palestinien·nes de la bande de Gaza affirment que l’Aïd al-Fitr de cette année ne diffère guère des fêtes qu’ils et elles célébraient auparavant en temps de guerre.

« L’Aïd al-Fitr sans joie », déplore Abou Khaled Al-Dahdouh, 35 ans, père de quatre enfants dont deux ont péri durant le génocide. « Les prix ont explosé et je n’ai même plus les moyens d’acheter les plus simples friandises de l’Aïd ni de nouveaux vêtements pour mes enfants. C’est le deuxième Aïd que nous passons sans eux. Je vis comme un déplacé sous une tente ici à Gaza, entouré de décombres. Pas de cadeaux, pas de sorties, rien de ce qui rendait l’Aïd el-Fitr si spécial. »

Quant à Adam Al-Salmi, onze ans, il passe le plus clair de son temps à errer entre les tentes avec un groupe d’amis. Interrogé sur l’Aïd, il répond du tac au tac : « Il n’y a plus d’Aïd. »

Avant, Adam passait les jours de l’Aïd dans l’un des parcs publics de Gaza, où les enfants des différents quartiers profitaient des balançoires et des manèges. Mais ces parcs n’existent plus : « Toutes les balançoires sur lesquelles nous jouions ont été détruites. »

La célébration de l’Aïd al-Fitr à Gaza est radicalement différente, avec son lot de difficultés et de souffrances. Une grande partie des habitant·es de la bande de Gaza ont perdu les petits rituels qui rythmaient leurs préparatifs, comme le nettoyage et le rangement de la maison, et la création d’une ambiance festive.

« Pendant l’Aïd, mes petits-enfants se rassemblaient autour de moi dans une atmosphère de joie et d’allégresse », raconte Um Mohammed, 50 ans. « Je distribuais des étrennes et partageais du ka’ak avec eux, et la maison résonnait de rires et d’excitation. Mais aujourd’hui, nous avons perdu tous ces moments. La plupart de mes enfants et petits-enfants sont partis; certains ont voyagé, d’autres sont tombés au champ d’honneur, et les autres sont dispersés dans la bande de Gaza. »

Elle ajoute : « Même si les gens essaient de vivre l’ambiance festive ou de s’y préparer, les circonstances les en empêchent. Les prix sont exorbitants, et les denrées qui arrivent à Gaza disparaissent du marché en un jour ou deux en raison de la forte demande. »

Cette année, l’Aïd al-Fitr arrive dans la bande de Gaza, marquée par près de deux ans et cinq mois de guerre, de siège, de famine et d’effondrement économique et structurel. Alors que les derniers jours du ramadan étaient autrefois synonymes de magasinage et de visites familiales, les camps semblent aujourd’hui plongés dans un profond deuil et un détachement psychologique, seulement troublés par les bruits de la vie quotidienne dans les tentes surpeuplées.

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