Lutter, résister, s’unir!

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Lutter, résister, s’unir!

Une ultime chronique pour en finir avec le grand récit géopolitique toxique et mortifère hérité de la Seconde Guerre mondiale.

Permettez-moi, pour une rare fois, de commencer cette chronique sur une note plus personnelle.

Ma vision du monde et de la marche de l’Histoire est profondément influencée par mon propre parcours – c’est à travers mon service militaire, mon éducation universitaire inachevée, mes apprentissages autodidactes, ma carrière de journaliste indépendant et de reporter en zone de guerre et, inévitablement, mes traumatismes, entre autres, que j’interprète les évènements qui façonnent bien sûr l’Histoire avec un grand « H », mais aussi notre quotidien et celui de milliards d’êtres humains. 

Mais je crois surtout être un produit de mon époque, de ma génération et de mon milieu.

Je me souviens, alors que j’étais l’adolescent aîné d’une famille banlieusarde de classe moyenne, d’une époque qui était empreinte d’optimisme, bercé par des illusions dont je n’ai réalisé le caractère factice que bien plus tard.  

C’est donc au tournant du 21e siècle que je me suis enrôlé dans les Forces armées canadiennes, motivé par l’idée de me faire Casque bleu, et non d’être l’instrument d’une politique étrangère impérialiste. Je pensais être différent des recrues des forces états-uniennes à qui on faisait miroiter l’idée de « défendre la liberté » alors qu’eux servaient les intérêts des oligarques et du complexe militaro-industriel – pourtant dénoncé par deux généraux élevés au rang de mythes, Smedley Butler dans War Is a Racket en 1935 et Dwight Eisenhower lors de son discours d’adieu à la présidence en 1961.

Rien n’aurait su être plus faux que mes espoirs d’alors, surtout après les attaques du 11 septembre 2001.

Quelques jours après l’effondrement des tours du World Trade Center, le Pentagone dressait une liste de sept pays musulmans à envahir au cours des années subséquentes : Irak, Syrie, Liban, Libye, Iran, Somalie et Soudan.

Avec l’Afghanistan, l’Irak et la Libye ont été carrément envahis par l’Empire états-unien et ses alliés. Le Liban a de son côté subi les foudres d’Israël, à plus forte raison depuis 2006. Les autres ont subi de lourds bombardements ponctuels et des opérations menées par des troupes d’élite.

Il y a deux semaines, l’Iran était sauvagement attaqué, sans provocation, avec une potentielle invasion terrestre dont les probabilités restent aussi nébuleuses que les arguments et les justifications amenés par les fossoyeurs d’humanité à la Knesset et à la Maison-Blanche.

À chaque fois, on invoque les mêmes mensonges.

Menace imminente.

Armes de destruction massive.

Libération d’un peuple écrasé sous la coupe d’un tyran.

Héritage toxique d’un noble récit

Ces prétextes, surtout le dernier, sont construits à partir du récit victorieux des Alliés contre les puissances de l’Axe dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Bien avait vécu le Mal.

Les États-Unis, le Canada et les Britanniques avaient libéré la France, la Belgique et les Pays-Bas. Ils avaient vaincu le fascisme en Italie et le nazisme en Allemagne. Mussolini exécuté par son propre peuple. Hitler et Goebbels qui se suicident dans leur bunker pour échapper à la capture des forces de l’Armée rouge soviétique, un allié vite devenu ennemi par délit d’idéologie.

Le Japon vaincu après l’apocalypse atomique déchainée sur les innocent·es civil·es d’Hiroshima et Nagasaki, un crime contre l’Humanité jugé « nécessaire », comme le bombardement massif des villes industrielles allemandes qui ont tué 600 000 civil·es.

Dès lors, l’Occident se rangeait du bon côté de l’Histoire pour l’éternité. On assistait même, lors de la chute de l’URSS, à « la Fin de l’Histoire », selon l’historien néo-conservateur Francis Fukuyama.

Les exactions coloniales états-uniennes en Amérique latine et dans les Caraïbes? De quoi parlez-vous? La famine du Bengale dans les Indes britanniques sous les auspices de Winston Churchill? Bah!

Les décennies de conflits impérialistes occidentaux – surtout états-uniens – pour « contenir le communisme »? « Nécessaires! », vous diront les propagandistes pour qui les morts innocentes ne sont qu’une note de bas de page dans une monographie hagiographique ou, pire, des « dommages collatéraux », selon la novlangue guerrière reprise massivement dans les Médias des Gens de Bien.

Puis, le politologue Samuel Huntington est venu renforcer cette immunité politique avec sa théorie du « choc des civilisations », qui consacrait l’hégémonie occidentale blanche comme seule garante de la paix mondiale et la plaçait au sommet d’une véritable hiérarchie des « civilisations », pour ne pas dire une hiérarchie raciale.

Ces deux récits représentent le pinacle de la militarisation de la pensée venue empoisonner le récit victorieux des Alliés de 1945, au nom de la lutte civilisationnelle contre le communisme.

Or, ces mensonges, même s’ils sont connus comme tels, demeurent tragiquement efficaces et persuasifs tant la machine à fabriquer le consentement est bien huilée et bien servie par ses institutions – parlements, grands médias, chaires de recherche, lobbys, firmes de relations publiques, etc. –, décrites avec brio par l’auteur Yves Engler dans A Propaganda System (Fernwood, 2016).

Je vous suggère, également, cette version alternative, libre de cette contamination, de l’histoire et des causes des guerres des 40 dernières années, par le journaliste émérite et auteur Pierre Sormany.

La gauche soutient-elle les régimes dictatoriaux?

Dans les Médias des Gens de Bien, on ne nous présente que très rarement une réelle perspective dissidente, sinon pour la ridiculiser ou encore la placer en marge des « analyses » des « vrai·es expert·es » des chaires de recherches commanditées par le ministère canadien des Affaires étrangères et des entreprises comme Power Corporation – souligner que ces bailleurs de fonds ne financent pas la révolution antimilitariste, ni aucune autre révolution, d’ailleurs, serait probablement l’euphémisme du siècle!

Ces jours-ci, on nous badigeonne de chiffres à propos des victimes du régime iranien, comme on le fait depuis des décennies à propos des « victimes du communisme » – dont le monument commémoratif à Ottawa est massivement caviardé vu le nombre grotesque de nazis et de sympathisants nazis qui y figurent.

Comme on nous martelait il y a 20 ans le nombre de victimes de Saddam Hussein, ou celles de Kadhafi il y a quinze ans.

Mais on ne souligne jamais que près d’un million de civil·es sont mort·es durant ce qu’on a appelé la « Guerre contre le terrorisme » entre 2001 et 2021.

On cherche sans arrêt à minimiser le génocide palestinien jusqu’à nier son existence même.

On crée des « ennemis » extérieurs pour mieux nous faire oublier qu’au fond, nous avons plus en commun avec nos frères et sœurs en Humanité iranien·nes, citoyen·nes de tous les jours et gens du quotidien, qu’avec nos propres élites nationales et internationales occidentales.

Et dans les cercles d’élite politiques et médiatiques, on accuse « la gauche » d’être complice des régimes dictatoriaux pour discréditer les appels à en finir non seulement avec nos régimes capitalistes et impérialistes, mais aussi avec la pollution du récit post-Seconde Guerre mondiale qui nous enferme dans un manichéisme malsain, raciste et servant les intérêts des bandits de grand chemin cravatés œuvrant dans les parlements, chez les marchands de mort et sur les conseils de direction des grandes institutions.

La « gauche », à part une poignée de tankies prisonniers d’une boucle temporelle coincée entre 1950 et 1990, dénonce l’impérialisme occidental qui place ces régimes dans une posture défensive légitime, tout en soutenant les mouvements sociaux internes à ces pays, tant que ceux-ci ne sont pas des pantins impérialistes! Et on pourrait discuter longtemps de ce qui a mené certaines révolutions socialistes à devenir autoritaires tant elles sont attaquées de l’extérieur et de l’intérieur par des forces réactionnaires!.

On dit que reconnaitre un problème constitue la première étape pour le régler.

C’est pourquoi la dissidence doit continuer de lutter, de résister et de s’unir!

***

Chères lectrices, chers lecteurs de cette chronique,

Ce texte est mon dernier sur cette tribune. Je quitte ainsi Pivot/Ricochet, après plus de onze ans comme journaliste et chroniqueur.

Les raisons sont assez variées et sont le fruit d’une longue et mûre réflexion. Je ressens le besoin de prendre une petite pause après la sortie de mon long métrage Le Monde d’après, mais aussi pour réfléchir à la suite de mon parcours intellectuel et militant. J’ai notamment envie de développer de nombreux projets littéraires et cinématographiques laissés depuis trop longtemps dans la filière des brouillons.

Vous me reverrez peut-être même ici, mais de manière plus sporadique.

Collaborer avec un média indépendant au Québec relève parfois du sacerdoce et après quelques années à travailler à la pige dans les Médias de Gens de Bien, j’en avais fait un principe fondamental de ma pratique, en continuité avec mon parcours pour le moins atypique, et je reconnais la résilience de ceux et celles qui les font vivre, dans notre demi-pays et ailleurs. 

Je remercie d’abord mon amie et partner in crime des douze dernières années, Gabrielle Brassard-Lecours, co-fondatrice de Ricochet et de Pivot, qui porte sur ses épaules une grande partie du renouveau journalistique indépendant au Québec.

Je remercie aussi Claire Ross, ma rédactrice en chef, pour les discussions, les débats et pour son infinie patience à éditer mes textes – tu as fait de moi un bien meilleur scribouillard et tu as tenu en joue ma rigueur dans mes moments les plus enflammés.

Merci aux équipes éditoriales de Ricochet et de Pivot, votre travail essentiel est toujours remarquable.

Un énorme merci aussi aux ami·es et camarades qui ont nourri débats, réflexions et prises de position militantes ayant souvent guidé ma propre pensée – la vie intellectuelle est un grand village et non une longue rangée de silos.

Et merci du fond du cœur à vous, chères lectrices et chers lecteurs, qui m’avez suivi depuis toutes ces années. Tenir une chronique bimensuelle n’aurait aucun sens si elle n’avait pas de destination et vous l’avez accueillie souvent avec enthousiasme, aussi parfois avec des critiques, mais toujours de manière chaleureuse.

Je vous laisse avec les quatre commandements du journalisme critique énumérés par Albert Camus : Refus, Obstination, Lucidité, Ironie!

Au plaisir de vous recroiser sous d’autres cieux!

« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » – Albert Londres