Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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L’accumulation des compressions budgétaires à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada mènerait à un recul marqué des services de soutien aux immigrant·es, selon une récente analyse du Centre canadien de politiques alternatives. Des coupes qui surviennent alors que le gouvernement canadien demande à tous ses services de se serrer la ceinture pour financer l’explosion de ses dépenses militaires.

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), le ministère fédéral responsable de la gestion de l’immigration économique, du traitement des demandeurs d’asile et des demandes de passeport, doit composer avec des réductions budgétaires d’environ 2 milliards $ au cours des quatre prochaines années.

Ces coupes passeront par une réduction significative dans l’accès aux soins de santé, au logement et aux services d’aide à l’intégration pour les populations migrantes arrivées récemment au Canada, en plus de réduire la capacité du ministère à traiter des dossiers, selon une récente analyse publiée par le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA).

« Le gouvernement essaie de faire passer ça comme s’il faisait plus avec moins, qu’il allait chercher des gains en efficacité pour économiser. Il parle d’AI. Mais ce que l’analyse démontre c’est que ce sont simplement des coupures de services », rappelle David Macdonald, économiste au CCPA et auteur de l’analyse.

Cette baisse du budget d’IRCC, s’inscrit dans le cadre de l’examen exhaustif des dépenses de certains ministères exigé par le gouvernement Carney pour dégager des économies de 15 % à leurs budgets de fonctionnement.

Des coupes confirmées lors du dernier budget fédéral qui doivent surtout être considérées comme des transferts vers les dépenses militaires, selon l’analyse. En effet, le gouvernement sauvera 56,7 milliards $ sur quatre ans si on accumule toutes les économies réalisées par les ministères affectés, alors qu’il a gonflé le budget de la défense de 58,8 milliards $ durant la même période.

Santé : économiser aujourd’hui pour payer demain

La plus grande partie des coupes de service d’IRCC concerne les soins de santé préventifs offerts aux réfugié·es ainsi qu’aux demandeur·euses d’asile à travers le programme fédéral de santé intermédiaire.

Concrètement, l’IRCC dégagera 829 millions $ sur quatre ans au gouvernement fédéral en demandant aux bénéficiaires du programme de débourser 4 $ par médicament délivré ou renouvelé dans le cadre du programme et surtout de payer 30 % des soins de santé couverts par le programme, dont les soins dentaires, les soins de la vue, le soutien psychologique et les appareils fonctionnels (béquilles, fauteuils roulants, prothèses, etc.).

« L’IRCC pense que les réfugiés et demandeurs d’asile pourront trouver une façon de payer un quart de milliard de plus par année en soins de santé. C’est impossible! On parle de gens qui arrivent au Canada avec presque rien. Ils n’ont pas d’argent à dépenser sur la médecine préventive », remarque David McDonald.

« Dans les faits ce qui va arriver c’est qu’ils n’y iront pas chez le dentiste et qu’ils n’y iront pas renouveler leurs prescriptions parce qu’ils n’en ont tout simplement pas les moyens », poursuit-il.

Une situation encore plus critique du fait que les réfugié·es et demandeur·euses d’asile sont majoritairement des familles avec des enfants et que les enfants sont particulièrement vulnérables aux problèmes de santé liés à la santé dentaire. La chirurgie d’un jour avec anesthésie la plus fréquente au Canada chez les jeunes enfants est d’ailleurs celle liée aux complications aiguës pour donner suite à des caries non traitées selon la santé publique.

« Ils vont finir à l’urgence ou dans une clinique et le gouvernement devra payer parce que les problèmes aigus de santé sont toujours couverts par la IRCC, donc ça risque d’annuler les économies prévues tout en causant de la souffrance inutile à des personnes parmi les plus démunies au pays, dont des enfants », résume David McDonald.

Moins d’aide à l’intégration

Un autre secteur qui sera grandement affecté est celui de l’aide à l’intégration des migrant·es économiques qui se voit amputé de 686 millions $ sur quatre ans. Une baisse dont les effets seront décuplés selon le CCPA du fait que c’est la seule catégorie d’immigration pour laquelle le gouvernement compte augmenter les seuils d’accueil (+5 % d’ici 2027-2028), plus de personnes devront donc se partager moins de services.

« Ce dont on parle ici ce sont les programmes qui aident à ce que, lorsqu’on permet à un·e médecin de venir s’installer ici pour nous aider dans le système de santé, iel ne se retrouve pas à devoir conduire un taxi pour survivre », explique David Macdonald.

Concrètement on parle de services offerts principalement par des organismes communautaires voués à aider les immigrant·es récemment arrivé·es à trouver un logement, à se débrouiller avec la bureaucratie canadienne, à parfaire leur usage de la langue, à faire reconnaître leurs acquis, à s’intégrer à la communauté, etc.

« Ce sont simplement des coupures de services. »

David Macdonald, CCPA

De plus ces compressions s’ajoutent à d’autres, annoncées précédemment, qui portent à environ 30 % la baisse du financement de ces programmes par l’IRCC selon les calculs du CCPA. « Ça va mener plusieurs organismes à devoir laisser aller du personnel et d’autres devront même fermer leurs portes. Les effets seront permanents, même si on refinançait les programmes dans quelques années, ce sont des choses qui vont prendre du temps à se rebâtir », souligne David Macdonald.

Par contre, les programmes québécois d’intégration des immigrant·es ainsi que ceux visant les communautés francophones hors Québec ne seront pas affectés par ces coupes. Au Québec, les montants dédiés à ces programmes sont fixés par l’accord Canada-Québec sur l’immigration, obligeant le fédéral à consentir des sommes prédéfinies à Québec, qui le redistribue par lui-même aux organismes sur le terrain.

Ce qui n’empêche pas le Québec de faire ses propres coupes dans les services aux immigrant·es et réfugié·es, même si certaines ont été renversées récemment par les tribunaux.

La facture du logement passée aux grandes villes

Une autre source d’économie prévue passe par l’abolition du programme d’aide au logement provisoire qui remboursait les dépenses engrangées par les grandes municipalités canadiennes pour offrir du logement de transition aux demandeur·euses d’asile. Le gouvernement prévoyait déjà de réduire progressivement le financement à ce programme, mais il opte ainsi pour l’arrêter d’un coup dès cette année.

« Dans les faits, la plupart de ses logements vont demeurer, du moins en partie, mais ce sont les villes qui devront désormais payer la facture », remarque David Macdonald.

Un fait préoccupant selon l’économiste surtout à l’heure où la moitié de la population itinérante de Toronto (qui recevait 60 % des fonds du programme) est composée de demandeur·euses d’asile. Montréal (14 %), Ottawa (10 %) et la région de Peel en banlieue de Toronto (11 %) se partageaient l’essentiel du reste de ces subventions.

« Même si on refinançait les programmes dans quelques années, ce sont des choses qui vont prendre du temps à se rebâtir. »

David Macdonald, CCPA

Une baisse que le gouvernement Carney tente de justifier parce qu’il prévoit réduire de 30 % le nombre de demandeur·euses d’asile accepté·es au pays, mais ce n’est pas évident qu’il puisse même y arriver, prévient l’économiste.

« On ne peut pas contrôler directement leur nombre sans violer des accords internationaux. Par contre, il faut qu’ils soient au pays pour demander l’asile donc on peut contrôler indirectement en n’accordant que certains nombres de visas aux ressortissants de certains pays par exemple, mais c’est difficile de voir comment ils vont atteindre le 30 %. Ce qui est certain c’est que ce ne sera pas zéro et que ces gens auront besoin de logement, » analyse-t-il.

Gains modestes d’efficacité, explosion des délais

Dans sa présentation des coupes, l’IRCC dit miser entre autres sur la simplification de ses « services internes en utilisant la technologie pour améliorer la productivité, en ayant recours à moins de consultants externes, en investissant dans la capacité interne, et en réévaluant les besoins en matière de ressources humaines, dont les niveaux de direction ».

Toutefois les économies ainsi réalisées seront somme toute marginales (81 millions $ sur quatre ans, ou 4 % des coupes du département), et risquent d’amener des bris de service et de longs délais dans le traitement des dossiers d’immigration et des demandes de passeports, selon l’analyse du CCPA.

Pour économiser ces 81 millions $, l’IRCC compte essentiellement couper 328 employé·es. Des mises à pied qui s’ajoutent à celles d’environ 3000 travailleur·euses temporaires que l’IRCC a laissé aller en mars 2025, rappelle David Macdonald.

« En gros, ce sont les gens que le gouvernement avait engagés pour s’aider à passer à travers les dossiers en attente alors que les délais de traitement faisaient les manchettes. Ils ont finalement repris le dessus, mais là on les laisse partir et les temps d’attente recommencent à grimper », explique-t-il.

Des délais qui n’affecteront pas que les transports, mais aussi les demandes de citoyenneté, le traitement des demandes d’asile et ultimement, tout le travail de l’IRCC.

« Et surtout c’est du savoir-faire qu’on laisse partir pendant que le service se dégrade. On se retrouve avec des personnes qui sont prises dans le système d’accueil des réfugiés et demandeurs d’asile parce qu’on n’a pas le personnel pour traiter leurs dossiers. Plutôt que de les accepter et les envoyer dans les systèmes de santé provinciaux, ou de les refuser et de les envoyer dans leur pays d’origine, elles restent dans le programme et augmentent son coût », conclut-il.

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