Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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En plus de contribuer aux changements climatiques et de poser des risques pour la biodiversité, le mégaprojet pétrolier de Bay du Nord autorisé en 2022 par le gouvernement fédéral et pour lequel les promoteurs ont signé une entente avec Terre-Neuve-et-Labrador cette semaine pourrait aussi s’avérer une erreur sur le plan économique selon plusieurs analyses.

La promesse de retombées économiques importantes pour la province et la région étaient centrale dans le discours des gouvernements du Canada et de Terre-Neuve-et-Labrador suite à l’annonce par les pétrolières Equinor et BP, de leur intention d’aller de l’avant avec le projet Bay du Nord dont l’exploitation pourrait débuter en 2031.

Or, selon les prédictions de l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale de pétrole risque de ne pas être suffisante pour que des projets comme Bay du Nord trouvent des preneurs pour leur produit, prévient Conor Curtis, directeur des communications pour le groupe de défense de l’environnement Sierra Club Canada.

Le projet devrait selon ses promoteurs rapporter plus de 6 milliards de revenus à la province de Terre-Neuve-et-Labrador au cours de ses 25 premières années de mise en service. Une période qui, même si le projet va de l’avant sans nouveaux délais, mènerait à 2056, soit 6 ans plus tard que le moment où la plupart des pays dont le Canada se sont engagés à réduire leurs émissions nettes de gaz à effet de serre à zéro.

Rappelons qu’Equinor et BP, les deux pétrolières derrière le projet, se gardent une porte ouverte pour reculer et ne pas aller de l’avant avec le projet, disant qu’ils allaient prendre leur décision officielle sur le sujet en 2027. Celui-ci était d’ailleurs sur pause depuis 2023, alors que des activités de prospection avaient révélé que la source de pétrole visée était moins importante que l’on croyait initialement.

« Qui va acheter leur pétrole? Avec la poussée des énergies renouvelables qui sont de plus en plus rentables, c’est loin d’être évident qu’ils vont trouver des débouchés », souligne Conor Curtis.

« Ces entreprises, mais surtout nos gouvernements, parient le futur de notre économie sur un avenir qui ne prendra tout simplement pas forme », remarque-t-il.

Selon un rapport émis l’an dernier par Environnemental Defense Canada, 81 % du pétrole canadien est déjà envoyé à l’étranger, principalement vers les États-Unis. Et puisqu’il est généralement plus cher et plus polluant à produire que la moyenne, ce devrait être l’une des premières sources qui sera boudée par les acheteurs, explique Emilia Belliveau, analyste à Environmental Defense Canada.

« Une grande partie de ce qui garde en vie ce type de projets, c’est la promesse de fonds publics. »

Charles-Édouard Têtu, Équiterre

« Les objectifs énergétiques des pays sont en train de changer partout dans le monde. Les gouvernements pensent de plus en plus en termes de souveraineté énergétique et ce sont les énergies renouvelables qui permettent d’obtenir facilement des sources d’alimentation stables, locales et à l’abri des enjeux géopolitiques », explique-t-elle.

Dans ce contexte, tous nouveaux investissements dans des projets pétroliers risquent d’être perdus, conclut le rapport d’Environnemental Défense.

« L’avenir où personne ou presque ne voudra importer du pétrole, qui plus est du pétrole canadien pourrait être relativement proche », prédit Émilia Belliveau. « Sans oublier que lorsque les entreprises partiront, elles laisseront leurs infrastructures et la pollution derrière et ce sera à nous de nous en occuper, c’est déjà ce que l’on voit la plupart du temps, ça ne changera certainement pas à l’ère des derniers puits de pétrole », ajoute-t-elle.

« Une grande partie de ce qui garde en vie ce type de projets, c’est la promesse de fonds publics », remarque Charles-Édouard Têtu, analyste en politiques climatiques et énergétiques chez Équiterre.

« En 2024, c’était déjà 30 milliards $ de fonds publics qui étaient envoyés directement ou indirectement aux pétrolières. Elles en demandent toujours plus et au final c’est nous qui devons payer la facture pour assurer leur profitabilité », prévient-il.

Une création d’emploi limitée

En marge de l’annonce du redémarrage du projet, Tony Wakeham, le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador se félicitait que celui-ci allait créer d’importantes retombées économiques et des milliers d’emplois dans la province, du moins dans sa phase de construction.

Une vision des choses qui est remise en question par les groupes environnementaux.

« C’est typique de ce type de projet, on nous fait miroiter de la création d’emploi massive, mais quand on regarde les détails on réalise qu’en fin de compte il ne reste que des miettes », remarque Charles-Édouard Têtu.

« Oui il y aura des emplois reliés à la construction du projet, mais ensuite, une fois en opérations ça risque d’être très limité », prévient également Emilia Belliveau.

« Ce n’est pas comme si Bay du Nord allait créer une nouvelle communauté, avec des épiceries, des commerces et tout le reste, concrètement ce dont on parle ce sont des barges à la limite des eaux internationales. »

Charles-Édouard Têtu, Équiterre

« Dans les dernières années, l’industrie pétrolière a déjà fait des mises à pied massives. Elle est rendue très loin dans l’automatisation et ce type de production n’emploie tout simplement plus autant de personnes qu’avant. Ce qui n’empêche pas l’industrie de se présenter comme une championne de la création d’emploi, mais ce n’est tout simplement plus ce que l’on observe dans la réalité », résume-t-elle.

En effet, si l’industrie pétrolière et gazière employait directement environ 64 300 personnes auxquels s’ajoutaient 102 000 autres travailleur·euses de soutien à son sommet en 2014, celle-ci n’employait plus que 54 200 employé·es direct·es et 75 500 en soutien en 2024, selon Statistique Canada.

« Et ce n’est pas comme si Bay du Nord allait créer une nouvelle communauté, avec des épiceries, des commerces et tout le reste, concrètement ce dont on parle ce sont des barges à la limite des eaux internationales », ajoute Charles-Édouard Têtu.

Le projet sera en effet à environ 500 kilomètres au large de Saint John et s’appuiera principalement sur des travailleurs parachutés, rappelle Conor Curtis.

Un isolement qui est également un enjeu du point de vue environnemental puisqu’il faudrait de 18 à 36 jours pour coiffer le puits en cas de déversement, selon l’évolution environnementale du projet. Un accident qui aurait 16 % de chances de se produire au moins une fois au cours de la durée de vie du projet selon l’analyse.

Un pas dans la mauvaise direction

Pour le Sierra Club et plusieurs autres groupes environnementalistes, l’argent public promis au projet Bay du Nord, soit au moins quelques dizaines de millions de dollars en subventions et crédits d’impôt selon les calculs du Sierra Club, serait beaucoup mieux investi dans des projets d’énergies renouvelables. Le gouvernement du Canada pourrait aussi verser 1 milliard $ en redevances internationales pour le projet.

« Le potentiel éolien de Terre-Neuve est exceptionnel. On a même des endroits où les arbres poussent à 45 degrés tellement il vente, c’est vraiment là qu’on devrait concentrer nos efforts », souligne Conor Curtis.

« Ces entreprises, mais surtout nos gouvernements, parient le futur de notre économie sur un avenir qui ne prendra tout simplement pas forme. »

Conor Curtis, Sierra Club Canada

« Le solaire et l’éolien ont un potentiel de création sociale qui n’a pas d’égal. On pourrait jouer dès maintenant un jeu gagnant qui est d’investir dans les renouvelables. On créerait des emplois décents, plus permanents. On peut créer des communautés autour de ces énergies renouvelables, on peut les créer en partenariat avec les peuples autochtones, tout est là », remarque Charles-Édouard Têtu.

À l’inverse, investir dans des projets pétroliers comme ceux de Bay du Nord risquent de mener à des pertes d’emplois dans quelques décennies lorsque le projet devra fermer ses portes faute de rentabilité, croit Conor Curtis.

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