Ces décès aux mains de la police dont on parle si peu

Alexandre Popovic Chroniqueur · Pivot
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Ces décès aux mains de la police dont on parle si peu

Et si on s’intéressait aux bavures policières qui surviennent au Québec?

Je ne suis pas le seul à trouver qu’on hésite moins à s’indigner quand une bavure policière survient aux États-Unis plutôt qu’ici.

Quand Renée Good, 37 ans, est tombée sous les balles d’un flic de ICE à Minneapolis, le 7 janvier dernier, Benoit Dutrizac s’est insurgé sur les ondes de Qub radio. « Quelle bavure, c’est inacceptable, c’est inadmissible! », a-t-il lancé.

Même Yves Francoeur, l’indélogeable boss de la Fraternité des flics de Montréal, a parlé de bavure.

Plus facile de dénoncer quand ça se passe ailleurs on dirait.

Prenez Fady Dagher, le directeur du Service de police de la Ville de Montréal.

Quand Tyre Nichols, 29 ans, a été battu à mort par cinq flics de Memphis, le 7 janvier 2023, Fady Dagher a exprimé ses « plus sincères condoléances à la famille et aux proches » de la victime.

Mais quand on lui parle de Nooran Rezayi, 15 ans, abattu par un flic de son ancien corps policier à Saint-Hubert, le 21 septembre dernier, ce même Fady Dagher se défile en disant maintenant vouloir « focusser sur Montréal ».

Peut-être pense-t-il que fuir la discussion est moins risqué que de briller par son courage.

Rien de joli sous le radar

Si vous croyez que notre super Belle province est plus meilleure que les États-Unis au chapitre des bavures policières, c’est que vous ne portez pas assez attention.

C’est que vous n’avez jamais entendu parler de Joshua Papigatuk, 26 ans, abattu par la police du Nunavik, à Salluit le 4 novembre 2024, alors qu’il n’était pas armé.

Ou de Steeve Lanneville, 51 ans, abattu chez lui par deux flics de la police de Trois-Rivières, le 2 novembre suivant. Bien que l’homme ait été atteint de trois projectiles dans le dos, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) n’a pas daigné porter d’accusations.

Le DPCP n’a rien vu de criminel non plus dans la conduite des flics de la Sûreté du Québec (SQ) responsables de la détention de Katherine Hérault, en Outaouais.

Alors qu’elle se trouvait dans une salle d’interrogatoire surveillée par vidéocaméra, le 1er mars 2024, la dame âgée de 60 ans s’est mise à ressentir des malaises, à être chancelante, à perdre l’équilibre, à tomber au sol, à respirer fortement, à s’agiter, à avoir des convulsions, et ce, pendant une heure et quarante minutes, jusqu’à ce qu’un flic la trouve au sol et appelle une ambulance. Son décès sera constaté quatre jours plus tard.

« Les images captées par la caméra de surveillance permettent de constater qu’il est difficile d’évaluer l’état de la femme », écrit le DPCP dans son communiqué annonçant l’absence d’accusations.

Pourtant, dans son rapport d’investigation, la coroner Francine Danais s’est appuyée sur ces mêmes images vidéo pour livrer un compte-rendu chronologiquement minutieux des derniers instants de vie de cette femme vulnérable.

Des coroners décevants

Parlant de coroners, j’ai eu du mal à digérer le rapport d’investigation sur le décès de Dominic Malenfant, 37 ans, abattu par la police de Trois-Rivières, le 4 août 2024.

Quelle mouche a piqué le coroner Jean-François Labadie pour qu’il se fasse le promoteur d’armes intermédiaires d’impacts à projectiles dans ses recommandations, alors qu’une étude publiée dans une revue médicale, en 2017, révélait que ces mêmes balles en caoutchouc tuent une victime sur 37?

Un coroner qui recommande une arme meurtrière au nom de la protection de la vie humaine fait davantage partie du problème que de la solution.

Et que dire du rapport du coroner sur le décès de Jonathan Verville, 26 ans, abattu par l’agent Anthony Leroux de la SQ alors qu’il se trouvait dans un véhicule enlisé dans un fossé à Sainte-Clotilde-de-Horton, le 7 novembre 2023.

Tout au long de son rapport, le coroner Pierre Bélisle « s’appuie principalement » sur « le récit des événements » de l’agent Leroux.

Or, lorsque le Tribunal administratif de déontologie policière a décidé de citer ce même flic pour force excessive et imprudence dans l’utilisation de son pistolet semi-automatique, il a mentionné l’existence « [d’]éléments de preuve qui contredisent la version de l’agent Leroux ».

Le coroner Bélisle est manifestement passé à côté de tout ça.

Qui a tué Alacie?

Depuis le 27 juin 2016, date où le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) est devenu opérationnel, pas moins de 68 personnes sont décédées lors d’interventions où la police a utilisé la force.

En date d’aujourd’hui, le BEI a terminé un total de 418 dossiers d’enquête soi-disantes indépendantes concernant des événements lors desquels une personne a perdu la vie, subi une blessure grave ou par balles aux mains de la police.

Là-dessus, seulement trois accusations ont été portées, soit une charge de voie de fait pour l’agent Danny Poliquin de la SQ pour laquelle il a depuis été acquitté, et deux accusations de nature pénales pour des infractions au Code de la sécurité routière.

Aucun flic n’a encore été accusé par le DPCP pour la mort d’une personne.

Le DPCP est cependant plus vite sur la gâchette pour accuser le survivant d’une intervention policière musclée.

Ainsi, lorsque la police du Nunavik a été impliquée dans une fusillade à Inukjuak, le 20 décembre dernier, le DPCP n’a pas tardé à inculper Andrew Naluktuk, blessé par les balles des flics durant l’événement.

Or, l’acte d’accusation du DPCP démontre que Naluktuk n’a pas à répondre du décès de sa fille, Alacie Iqaluk, 6 ans, qui n’a malheureusement pas survécu à ses blessures par balles.

Faut-il comprendre que ce n’est pas lui, mais plutôt un flic qui est responsable de la mort de la fillette ?

S’il revient au DPCP d’accuser ou non, il reste que la décision est prise en fonction du dossier d’enquête soumis par le BEI.

Mais que reste-il de la crédibilité d’un BEI qui demande l’aide de cette même police du Nunavik pour trouver un·e candidat·e au poste d’agent·e de liaison autochtone?

Un BEI dont le directeur envoie des lettres de félicitations à des flics qui reçoivent des promotions?

Visiblement, le BEI semble pas mal plus intéressé à faire de la lèche auprès de la police plutôt que de la tenir responsable pour les décès de trop nombreuses personnes au Québec.

Alors c’est pas vrai qu’on va se consoler en se comparant avec les États-Unis.