Le boomerang impérial(iste)

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Le boomerang impérial(iste)

L’occident subit aujourd’hui la violence qu’il n’a jamais cessé d’employer dans le reste du monde.

La montée en puissance des États policiers en Occident surprendrait-elle des Afghan·e·s à Kandahar ou des Irakien·ne·s à Fallujah?

Plus tôt cette semaine, l’essayiste états-unien Chris Hedges nous suggérait une réponse négative à cette question en invoquant une théorie politique appelée le « boomerang impérial ». Selon celle-ci les tactiques et politiques brutales employées contre des populations asservies sous le colonialisme finissent par être appliquées sur les citoyen·ne·s nationaux des pays colonisateurs.

Pour ma part, j’imagine très bien ces Afghan·e·s dont nous avons occupé le pays pendant vingt ans, ceux et celles dont je croisais le regard chaque jour alors que je participais moi-même à cette occupation, à qui nous demandions sans cesse leurs papiers d’identité, que nous soumettions à des fouilles sommaires jour après jour et qui nous voyaient surtout à travers la bouche des canons de nos armes, regarder les images de la terreur des molosses décérébrés de l’ICE à Minneapolis et se dire : « tant pis pour eux! » 

J’imagine aussi des Libyen·ne·s aujourd’hui plongés dans le chaos près de quinze ans après l’invasion de l’OTAN et le renversement de Mouammar Kadhafi se dirent la même chose. 

La brutalité coloniale appliquée aux citoyen·ne· s de l’Empire

 Le boomerang impérial, aussi appelé « choc en retour impérial » fut d’abord évoqué par l’écrivain et homme politique martiniquais anticolonialiste Aimé Césaire, fondateur du mouvement littéraire de la « négritude ».

« Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux! Mais, bah! C’est le nazisme, ça passera!” Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne », écrivait-il dans son Discours sur le colonialisme en 1950. 

le système marche rondement, tel qu’il est conçu par les classes possédantes et dominantes.

Ce boomerang impérialiste, on l’observe depuis déjà quelques années, avec la militarisation de la police pour mieux écraser les manifestations qui appellent à la justice sociale et au bien commun.

Un peu comme si la violence coloniale servait non seulement de banc d’essai pour la répression de la dissidence domestique, mais aussi de coup de sonde pour tester l’acceptabilité sociale de cette violence. 

C’est flagrant, lorsqu’on voit les images des chiens de garde du pouvoir armés et casqués poivrer, matraquer et rafler des militant·e·s dans des manifestations plus souvent qu’autrement pacifiques et qui trouvent toute leur légitimité dans les causes qu’elles défendent : justice sociale, bien commun, protection de l’environnement, opposition au racisme, à l’impérialisme et au colonialisme, dénonciation de génocides perpétrés par des pays « alliés » comme celui qui aura effacé à toutes fins pratiques le peuple palestinien de Gaza et bientôt de Cisjordanie!

Des manifestant·e·s traités comme des animaux et mis en cage, sans eau ni nourriture. Des familles de personnes migrantes séparées et détenues dans des camps de concentration privés. Des peuples autochtones sur qui on déchaine toute la puissance du bras armé de l’État quand ils font valoir des droits qui nuisent aux bandits de grand chemin ami·e·s du régime qui déroulent des pipelines sur le territoire sans demander la permission à personne. 

Et lorsqu’on défie le monopole de la violence d’État par la résistance et les actions directes, celui-ci escalade jusqu’à la mise à mort sans aucune forme de procès et en toute impunité pour les truands badgés et assermentés! 

Le système marche selon son dessein

Certain·e·s diront que cette violence, dont l’État possède le monopole, est une dérive, une anomalie qui se corrige à coups de réformes et de mécanismes d’imputabilité. 

Ce discours, on le voit et on l’entend partout dans les Médias des Gens de Bien et dans les cercles politiques libéraux et extrêmes-centristes. 

Un peu comme si la violence coloniale servait non seulement de banc d’essai pour la répression de la dissidence domestique, mais aussi de coup de sonde pour tester l’acceptabilité sociale de cette violence. 

C’est le contraire – le système marche rondement, tel qu’il est conçu par les classes possédantes et dominantes.

Il opprime ceux et celles jugé·es indésirables ou indociles, avec l’assentiment des classes moyennes et aisées.