Le fantôme du docteur Bethune, héros communiste

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
Partager

Le fantôme du docteur Bethune, héros communiste

L’histoire se répète, mais il n’y a pas que les fascistes qui savent rimer.

Je garde peu de souvenirs de mon enfance et de mon adolescence.

Et quand j’ai quitté le domicile familial à l’âge de 17 ans, j’ai emporté avec moi très peu de choses qui n’étaient pas dans le trousseau. Ni mes toutous d’enfance ni mes jeux préférés.

Seulement deux photos et un simple cahier offert par ma grand-mère, qui me servait de journal et dont la plupart des pages ont été arrachées.

Entre les couvertures de simili-cuir, les feuilles restantes tiennent par des fils renforcés de duct tape. Quelques poèmes, une esquisse et des notes de lecture ont résisté au rituel nocturne que je m’étais imposé : tenir mon journal, déchirer les pages incriminantes et les jeter discrètement aux toilettes avant de m’endormir, bercée par la honte.

Parmi les notes, une citation (assez mal traduite) attribuée à l’écrivain moderniste chinois Lu Xun : « Avoir les sourcils sévères face aux milliers de gens hostiles, mais être volontiers le bœuf de l’enfant. »

Cette citation, Mao la reprend dans son discours sur l’art et la littérature pour illustrer l’intégrité, l’humilité et la discipline nécessaires à l’éthos révolutionnaire. C’est aussi, étrangement, l’éthique que m’ont enseignée mes parents et ma grand-mère maternelle, une catholique dévote.

Être volontiers le bœuf de l’enfant. Trimer dur sans se plaindre, garder le cap avec la conviction que son travail nourrit un avenir plus doux, parce que c’est ainsi que les enfants deviennent grands.

Ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle

On dit que l’histoire se produit toujours deux fois.

La tragédie d’hier devient aujourd’hui une farce cruelle : la moustache de Maduro pour celle de Saddam, la doctrine Donroe pour le corollaire Roosevelt, Pahlavi pour Mossadegh, ICE pour la Phalange.

Nous ne vivons pas une période sans précédent, nous entendons simplement l’écho de la violence nécessaire au maintien d’un ordre libéral amnésique.

Autoritarisme, ploutocratie, génocide : autant de manières par lesquelles s’est préservée la solidarité bourgeoise internationale. Mais voilà que les sautes d’humeur de l’hégémon américain viennent l’ébranler, et soudainement le jeu des doubles prend les contours d’une décadence choquante aux yeux des puissant·es.

Devant nous se dressent à nouveau des milliers de gens hostiles.

L’heure est grave pour les ultra-riches. Illes en sont même venu·es à l’ovation cette semaine à Davos quand Marc Carney leur a annoncé candidement que l’ordre international d’après-guerre n’était qu’un tissu de mensonges fondé sur la loi du plus fort.

Même les impérialistes les plus rapaces changent soudainement de refrain pour préserver les intérêts dominants.

De la même manière, le premier ministre abandonne la politique hostile du Canada envers la Chine et s’inspire de celle du père Trudeau, plus favorable. Cependant, Carney n’a pas l’élégance baveuse du père de la Charte et des mesures de guerre. Il a l’austérité des banquiers et des technocrates, comme Xi Jinping, un autre fonctionnaire devenu politicien.

Aussi, cette fois, le rapprochement avec le voisin chinois se fait sans amitié et les morts ne sont pas invités aux cérémonies. Pierre Eliott Trudeau avait réhabilité le héros révolutionnaire Norman Bethune, l’actuel chef du gouvernement n’a gardé que les thunes.

La guerre contre le monde

Et pourtant! S’il y a bien un fils de Montréal qui nous exhorte au devoir de mémoire face aux bégaiements de l’histoire, c’est bien Norman Bethune, le médecin aux pieds nus.

Médecin de guerre métis né en 1890 et formé dans les tranchées du nord de l’Europe, il était aussi peintre, a développé de nombreux outils chirurgicaux, amélioré les techniques de transfusion sanguine et mis les bases de la médecine sociale.

« Avoir les sourcils sévères face aux milliers de gens hostiles, mais être volontiers le bœuf de l’enfant. »

En 1936, trois mois après le coup d’état fasciste en Espagne, il rejoignait les socialistes canadiens réunis dans le bataillon Mackenzie-Papineau pour combattre Franco au sein des Brigades internationales, alors que les gouvernements d’Europe et d’Amérique restaient passifs, même face aux horreurs de Guernica.

La guerre mondiale n’a commencé qu’en septembre 1939, mais la guerre contre le monde avait commencé bien avant. Et ce sont les peuples d’Espagne et de Chine qui en ont payé le prix fort. Bethune le savait et s’est porté au secours de toutes les résistances.

Humanitaire chevronné, révolutionnaire méprisé par le récit national de son propre pays, il est mort aux côtés de ses camarades de la 8e Armée de route de Mao Zedong au lendemain du jour du Souvenir 1939. Son sacrifice va en faire un des personnages les plus révérés de la révolution chinoise.

Nourrir l’espoir

Ce que Norman Bethune allait chercher dans le communisme, ce n’était pas seulement le matérialisme historique, mais une communauté politique capable de reconnaître les injustices profondes du monde qui l’entourait et d’agir pour y remédier.

Il n’a pas connu les lendemains de la guerre en Chine, sous Mao, le Grand Bond en avant, ni les excès de la révolution culturelle. Indépendant d’esprit, il était de ce qu’Antonio Gramsci appelle « la tendance libertaire du socialisme » et aurait probablement rechigné à réciter le Petit Livre rouge.

Ce n’était pas un soldat, un théoricien ou un tribun. Ce qu’il incarnait, c’est un sens de la justice et du devoir face à l’histoire, une capacité à faire ce qui est nécessaire au moment où c’est nécessaire.

Il a été le bœuf et nous sommes ses enfants.

Nous avons grandi, et devant nous se dressent à nouveau des milliers de gens hostiles.

Nos enfants ont faim à leur tour, le travail n’attend pas.