Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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Le Service de police de la Ville de Montréal a dépensé beaucoup plus d’argent que prévu l’an passé et demande une augmentation substantielle de son budget pour 2026. Une pratique qui est devenue coutume dans la métropole québécoise, et ce, malgré l’important financement dont jouissent déjà les forces de l’ordre. 

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a dépensé près de 884,7 millions $ en 2025, soit environ 60 millions $ de plus que ce qui était prévu à son budget.

Le SPVM se retrouve donc à avoir dépensé 7,36 % de plus que prévu au cours de l’année dernière, ce qui est plus que la moyenne des déficits constants du service au cours des dix dernières années (5,22 %). Et ce, même si le budget des policiers a été augmenté de 202 millions $ durant la période.

Le service de police a également généré 6,8 millions $ de moins en revenus que ce qui était prévu en 2025, principalement en raison d’un financement revu à la baisse par Québec pour certains programmes et puisque le SPVM n’a pas envoyé de ses troupes pour des missions à l’international en raison de son manque d’effectif, selon les explications fournies aux élu·es montréalais par Fady Dagher, le chef de police.

Fady Dagher était de passage mardi devant la commission sur les finances et l’administration de la Ville de Montréal dans le cadre de l’étude publique du budget 2026 de la municipalité.

Le SPVM demande à la Ville un budget de 860 millions $ pour 2026, soit moins que ce qu’il a effectivement dépensé cette année. Une somme qui représente environ 60 % du budget de la police de Toronto, cela même si la métropole ontarienne a une population environ deux fois plus nombreuse.

Des événements incontrôlables?

Pour justifier ces dépassements de coûts devant la commission, le chef Fady Dagher a invoqué les heures supplémentaires effectuées par ses troupes pour gérer des situations qui seraient hors de son contrôle.

« L’enjeu, c’est que Montréal est une grande métropole canadienne très connectée sur le monde. C’est tant mieux, mais on est connecté directement sur les événements géopolitiques et s’il y a des événements internationaux, ils ont des répercussions locales », justifie-t-il.

« Je ne peux pas contrôler ce qui se passe à travers la planète et qui peut avoir des répercussions sur le budget », avance le chef de police.

Il a notamment évoqué le « conflit israélo-Hamas » qui aurait coûté 12 millions $ à lui seul « juste en visibilité », c’est-à-dire pour envoyer des patrouilles dans certains quartiers pour que les citoyen·nes sentent la présence des forces policières.

« Je ne peux pas contrôler ce qui se passe à travers la planète et qui peut avoir des répercussions sur le budget. »

Fady Dagher, chef du SPVM

« C’est la même chose chaque année, il trouve toujours le moyen de blâmer des événements extérieurs », rappelle Ted Rutland, professeur à l’Université Concordia qui suit de près l’évolution des dépenses du SPVM.

« Ce sont des choses qui affectent toutes les grandes villes, mais il n’y a que Montréal qui dépasse son budget », poursuit-il. « Il y a eu plus de manifestations en soutien à la Palestine à Toronto, mais pourtant la police de Toronto n’a pas dépassé son budget du tout. »

Rappelons aussi que le génocide israélien à Gaza est entré dans sa troisième année en 2025 et que des manifestations et mobilisations de soutien ont lieu de manière régulière à Montréal depuis l’automne 2023.

Un manque d’encadrement de la part des élu·es

Pour le professeur Rutland, les déficits à répétition du service de police ainsi que l’augmentation importante de son budget au cours des dernières années sont principalement dus au manque d’intérêt des élu·es montréalais·es pour les enjeux de sécurité.

En effet, à ses yeux, l’augmentation des dépenses policières est le reflet du sous-financement d’autres approches pour assurer le bien-être des communautés.

« On se retrouve dans une situation paradoxale où même le chef de police est plus actif pour prévenir des limites de la police que les élu·es. Iels ne font pas l’effort d’aller voir ailleurs, de lire sur le sujet pour comprendre ce qu’on pourrait faire et pour réaliser que ce n’est pas normal de dépenser trop chaque année », remarque Ted Rutland.

« Ce sont des choses qui affectent toutes les grandes villes, mais il n’y a que Montréal qui dépasse son budget. »

Ted Rutland, chercheur à l’Université Concordia

Une situation qui a mené selon lui à la situation dans laquelle on se retrouve aujourd’hui, où le SPVM tend à déployer beaucoup de ressources pour résoudre des problèmes qui ne devraient pas être du ressort de la police.

Il donne l’exemple d’une récente intervention près de l’UQAM où des dizaines de policiers ont été déployés pour régler une situation qui aurait facilement pu être désamorcée par des civils spécialisés dans ce type de situation.

Un léger changement de ton

Le changement de garde aux commandes de l’Hôtel de Ville de Montréal, avec l’arrivée d’Ensemble Montréal au pouvoir et la constitution d’un comité exécutif transpartisan, semble toutefois avoir apporté un changement d’attitude par rapport aux déficits à répétition du SPVM.

Deux élus, Richard Deschamps, conseiller de LaSalle (Équipe LaSalle) et chef de la commission sur les finances, et Alexandre Devaux-Guizani, conseiller d’Hochelaga-Maisonneuve (Ensemble Montréal), ont profité de l’étude publique pour souligner au chef de police l’importance de respecter son budget.

Ils ont d’ailleurs demandé à Fady Dagher si celui-ci comptait respecter son budget en 2026, ce à quoi il a répondu que c’était « très difficile à anticiper », évoquant encore une fois la possibilité de rebondissements géopolitiques sur la scène internationale.

« Je vous demande de faire un effort particulier dans la prochaine année à ce niveau. Il faut essayer de maintenir davantage nos coûts », a souligné Richard Deschamps en conclusion de la séance. « On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de financement à Montréal pour les services policiers, ce sont des montants importants. »

« On se retrouve dans une situation paradoxale où même le chef de police est plus actif pour prévenir des limites de la police que les élu·es. »

Ted Rutland, chercheur à l’Université Concordia

« C’est vraiment la première fois qu’on voit des élus prendre la parole pour dire que ce n’est pas normal », remarque Ted Rutland, qui reste toutefois peu confiant que cette réponse soit suffisamment forte pour faire changer les choses.

« Ils se sont aussi empressés de leur dire qu’ils comprenaient que leur situation était difficile : ça ouvre la porte à ce qu’ils reviennent chaque année avec des excuses », conclut-il.

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