Maïté Paradis Journaliste · Pivot
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Dans la dernière année, la richesse des ultra-riches a augmenté à un rythme trois fois plus élevé que dans les cinq années précédentes, révèle un récent rapport d’Oxfam international. Cela menace les principes démocratiques des institutions politiques, et le Canada ne peut pas se dire à l’abri.

« Les ultra-riches ont 4000 fois plus de chances d’occuper une fonction politique que le commun des mortels, ils ont donc 4000 fois plus de chances de fixer les règles du jeu en leur faveur », affirme Céline Füri, directrice des politiques et des campagnes chez Oxfam-Québec.

La richesse excessive confère une puissance économique qui peut être un important levier politique, explique le document Résister au règne des plus riches : défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires, un rapport sur les inégalités mondiales publié ce lundi par Oxfam international.

Céline Füri estime que la réélection du multi-milliardaire Donald Trump comme président des États-Unis en novembre 2024 en est un parfait exemple, même si le phénomène s’observe à l’échelle mondiale.

Dès son arrivée au pouvoir, l’administration Trump s’est empressée d’adopter des politiques en faveur des plus riches. Elle « a réduit les impôts des ultra-riches, sapé les efforts concertés dans le monde pour taxer avec un impôt minimal les grandes entreprises, fait échouer les tentatives visant à lutter contre les monopoles et contribué à la croissance des activités liées à l’intelligence artificielle et aux industries extractives », détaille Oxfam international dans son rapport.

Érosion de la démocratie

Alors que la richesse des ultra-riches a augmenté de 80 % depuis 2020, la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté, affirme Céline Füri.

Les risques d’érosion démocratique sont sept fois plus élevés dans les pays où les inégalités sévissent davantage, soutient le rapport. Oxfam international estime que le trois quarts de la population mondiale vit sous un régime autocratique.

Au-delà du constat que les inégalités se creusent et que les ultra-riches s’enrichissent, « il y a l’érosion des principes démocratiques qui se produit aussi à cause des inégalités de richesse », déplore celle qui a également travaillé pour le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugié·es. « C’est-à-dire que les inégalités de richesse ne sont pas juste un problème en soi, elles se traduisent aussi en inégalités politiques. »

L’année 2024 marquait la dix-neuvième année consécutive qu’un recul des droits politiques et des libertés civiles était observé dans plus de 60 pays à l’échelle mondiale, selon une analyse de l’ONG Freedom House citée dans le rapport d’Oxfam international. 

Les ultra-riches locaux

Au Canada, l’influence des ultra-riches se fait particulièrement ressentir dans le secteur de la distribution alimentaire et des télécommunications. 

Dans le secteur alimentaire, 80 % des ventes sont concentrées dans les mains de cinq entreprises, les « Big Five » : Loblaw, Sobeys, Metro, Walmart et Costco. En 2022, Loblaw, Sobeys et Metro ont fait 3,6 milliards $ en bénéfices, rapporte Oxfam Canada dans un document sur les inégalités au pays publié en marge du rapport international.

Parallèlement, en 2025, plus d’un·e Québécois·e sur trois vivait une forme d’insécurité alimentaire, selon un sondage Léger commandé par La Guignolée des médias. 

De plus, des dix plus grands médias au monde, sept sont possédés par des milliardaires, ainsi que la totalité des principaux réseaux sociaux. Chez nous, où les forfaits téléphoniques sont parmi les plus chers au monde, le marché est dominé par Rogers, Bell et TELUS, détaille le rapport d’Oxfam Canada.

« Les inégalités de richesse ne sont pas juste un problème en soi, elles se traduisent aussi en inégalités politiques. »

Céline Füri, Oxfam-Québec

Selon Céline Füri, le monopole exercé sur les médias par une poignée de milliardaires permet un « étouffement » de certains discours et entrave la diversité des points de vue et des expressions politiques.

D’après le directeur des politiques et campagnes chez Oxfam Canada, Daniel Komesch, ces « oligopoles » alimentaires et médiatiques n’ont rien d’un hasard. Les ultra-riches profitent du manque de compétitivité dans ces secteurs et s’assurent, grâce à leur influence politique, de garder la mainmise sur le marché. 

« Le gouvernement fédéral n’a pas encouragé la compétition dans le secteur de la nourriture. Il a essayé, mais il a rencontré beaucoup de résistance », affirme-t-il.

« C’est la même chose pour les télécommunications. Le fédéral contrôle [le marché canadien], qui l’occupe et qui y a accès. Il ne fait pas assez pour encourager la compétition ou forcer nos fournisseurs de télécommunications à baisser leurs prix. »

Les Canadien·nes « impuissant·es »?

La tendance globale à l’enrichissement des ultra-riches, combinée à l’accroissement des disparités socio-économiques et au contrôle de certains discours émis dans l’espace public, « devrait absolument inquiéter [les Canadien·nes] », décrète Daniel Komesch.

Le directeur des politiques et campagnes chez Oxfam Canada explique que l’inégalité déstabilise la démocratie et crée une polarisation dans la société. « On fabrique beaucoup de boucs émissaires au Canada : les gens se pointent du doigt en essayant de déterminer pourquoi ils se sentent impuissants », dit-il.

Oxfam international considère que la réduction des inégalités économiques devrait préoccuper tous les pays et être réalisée à travers des mesures telles que la taxation des ultra-riches et l’annulation de la dette des pays du Sud.

La promotion de l’indépendance médiatique et de la participation citoyenne au débat public favoriserait également la protection d’un espace politique démocratique. 

« Si un impôt sur la richesse progressif et moderne était implémenté sur des personnes dont la valeur nette dépasse dix millions $, on pourrait potentiellement générer 121 milliards $ de recettes fiscales supplémentaires au cours des cinq prochaines années », affirme Daniel Komesch. 

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