En quelques jours seulement, l’année 2026 a cumulé deux féminicides. Tadjan’ah Desir a été poussée d’un balcon par son ex-partenaire, et Mary Tukalak Iqiquq a été assassinée par son conjoint, qui avait déjà par le passé commis des gestes de violence dans un contexte conjugal.
Un troisième féminicide serait sur le point de se déclarer dans la ville de Québec, où on a retrouvé dans les eaux du fleuve un corps qui pourrait bien être celui de Susana Rocha Cruz, recherchée activement depuis le 7 janvier.
Voilà quelques années maintenant qu’on les compile, et qu’à chaque premier janvier, comme l’écrivait la chroniqueuse Elizabeth Lemay, « le compteur repart à zéro, mais pas pour longtemps ».
L’effet de surprise est moins fort qu’avant, quand on repense à la vague de féminicides durant la pandémie COVID-19, qui nous plongeait régulièrement dans la torpeur. Mais la situation n’est pas moins alarmante, au contraire.
En Mauricie, en tout cas, des femmes se rassemblent tous les jeudis suivant l’annonce d’un féminicide et se font le devoir de descendre dans les rues pour que la dénonciation des violences faites aux femmes garde une forme très concrète, incarnée, aux yeux de la population.
Une fatigue de compassion?
Les plus récentes données en matière d’homicides, diffusées en décembre par Statistique Canada, font état d’une immense hausse des meurtres conjugaux au pays.
En effet, 81 femmes sont décédées aux mains de leur partenaire ou de leur ex-partenaire en 2024, comparativement à 53 femmes en 2023. Rappelons qu’il s’agit là uniquement des femmes tuées dans un contexte conjugal, et non du nombre total des féminicides – qui peuvent survenir dans plusieurs autres contextes.
Plusieurs intervenantes et spécialistes en matière de violences faites aux femmes s’inquiètent par ailleurs déjà du bilan de 2026, qui pourrait bien être « l’un des pires récents débuts d’année au Québec ».
Déjà, en 2021, l’organisme SOS Violence conjugale déplorait une augmentation alors sans précédent des féminicides pour l’année 2020.
L’effet de surprise est moins fort qu’avant, mais la situation n’est pas moins alarmante, au contraire.
Puisque chaque année rivalise de gravité avec la précédente, la constante de ces hausses pourrait-elle nous avoir désensibilisé·es?
Interviewée par Isabelle Hachey en 2024, la psychologue et professeure Pascale Brillon évoquait la possibilité d’une fatigue de compassion généralisée, possiblement alimentée par la déferlante d’actualités anxiogènes et de mauvaises nouvelles.
Loin d’être le symptôme d’une apathie généralisée, il pourrait s’agir, selon la spécialiste, d’une sorte de mécanisme de défense des personnes empathiques pour se préserver des effets bien concrets, pour le corps, des actualités bouleversantes.
Se donner les moyens
En matière de violences faites aux femmes, il ne faudrait pas oublier de mentionner la désensibilisation ou la fatigue de compassion qui s’étend aussi aux efforts colossaux que doivent fournir les intervenantes et organismes d’entraide.
Appelées à se prononcer sur la hausse des homicides conjugaux en entrevue à l’émission de radio Ça vaut le détour, deux gestionnaires de maisons d’hébergement de Rouyn-Noranda et de Ville-Marie, Cathy Allen et Stéphanie Coutu, ont salué la débrouillardise des intervenantes.
Et si on fournissait aux travailleuses les moyens concrets de faire reculer la violence?
Elles les ont qualifiées de véritables « magiciennes » qui ne laissent pas repartir une femme en danger. Elles ont expliqué qu’il arrive par exemple qu’elles hébergent des femmes et leurs enfants à même leurs bureaux lorsque les ressources sont à pleine capacité.
Cathy Allen et Stéphanie Coutu ont bien raison de saluer la solidarité et l’ingéniosité des intervenantes, qui ont une capacité impressionnante à faire beaucoup avec très peu. Imaginez seulement ce qu’elles pourraient accomplir si, dans un futur proche, on cessait de se reposer sur leur « magie » et qu’on fournissait aux travailleuses du care les moyens concrets de faire reculer la violence conjugale et les violences faites aux femmes?
Fétichisation des défuntes
La désensibilisation face aux femmes mortes se perçoit aussi par l’utilisation que font certains de l’intelligence artificielle. On sait déjà que cette dernière alimente le sexisme et les biais de genres, mais voici que l’IA facilite même la fétichisation des corps de femmes décédées.
L’assistant d’intelligence artificielle Grok, de la plateforme X d’Elon Musk, a en effet permis à des utilisateurs de déshabiller ou de générer des images pornographiques de femmes – autres internautes, personnalités publiques, etc. Certains se sont ainsi amusés à produire des images intimes de femmes qui ont perdu la vie dans l’incendie du Nouvel An de Crans-Montana, en Suisse.
L’Américaine Renee Nicole Good, assassinée la semaine dernière par la police fédérale de l’immigration (ICE) a, elle aussi, été dénudée par des utilisateurs de Grok, et d’autres se sont servi de l’IA pour aggraver ses blessures et satisfaire une sorte de fascination envers les violences qu’elle a subies.
Décourageant bilan du début de 2026, donc, lorsqu’on appréhende le fait qu’au mieux, les femmes mortes ou violentées laissent indifférent·es et, qu’au pire, elles émoustillent.



