Cela fait déjà près d’une semaine qu’on vire dans tous les sens l’analyse et la couverture de l’acte de terrorisme d’État perpétré par l’amerikanischer Führer au Venezuela, tant dans les Médias des Gens de Bien que sur les réseaux asociaux et les médias indépendants.
Cette tribune ne peut malheureusement pas rivaliser de vitesse avec les spécialistes du commentaire-minute à qui on demande de décortiquer les tenants et les aboutissants de trois décennies de politique vénézuélienne ayant mené au kidnapping du président Nicolás Maduro.
Le tout quelques minutes, entre une publicité de voiture et une autre nous rappelant qu’en 2026, le Boxing Day dure maintenant un mois, auxquelles succède un reportage « terrain » sur les réactions de la diaspora vénézuélienne et un panel à sens unique qui « explique » en quoi le Venezuela est une « dictature ».
Cela dit, nous bénéficions ici d’un énorme avantage : on peut laisser passer quelques jours à regarder des journalistes ne connaissant que très peu la politique vénézuélienne se faire endormir par des sources à l’agenda plus ou moins évident, et à voir et des politologues complètement dépassé·es par la rapidité étourdissante du fil des évènements s’épivarder en ondes devant un public laissé confondu. (Évidemment, il y a quelques exceptions à cette règle, mais elles sont rares – je pense que Maïka Sondarjee est la seule, ou presque.)
De toute façon, à ce stade-ci, on doit considérer l’immense majorité des sources d’information officielles comme étant contaminées.
Nous nous donnons donc la mission de couvrir ces angles morts qui se multiplient exponentiellement au fil des omissions plus ou moins volontaires et de la transmission de la propagande impérialiste occidentale – et ce, même quand on se targue de dénoncer l’illégalité de l’agression contre le Venezuela.
Fin de la digression. Voici deux énormes omissions qui n’auraient jamais dû durer près d’une semaine!
Une marée brune pour contrer la vague rose
Au moment d’écrire cette chronique, je n’ai lu ou entendu de mentions le moindrement substantielles ni de la révolution bolivarienne ni des sanctions états-uniennes contre le Venezuela, alors que ce sont pourtant deux facteurs majeurs qui expliquent ce qui se passe entre le Venezuela et l’imperium états-unien depuis plusieurs années.
En 1999, Hugo Chávez prend la tête du pays à la suite de l’élection de décembre 1998 et démarre la révolution bolivarienne. Celle-ci sonne l’éjection des compagnies pétrolières étrangères, surtout états-uniennes, et la mise en place de réformes politiques ancrées dans ce que Chávez appelait un « socialisme pour le 21e siècle » : propriété sociale, programmes d’éducation, mise de l’avant des droits des autochtones, financement des arts et de la culture, etc.
La révolution bolivarienne a par la suite influencé d’autres mouvements politiques et sociaux sur le continent, menant à ce qui a été décrit comme une « vague rose » et contribuant à l’élection de gouvernements de gauche, notamment ceux de Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil en 2003 et d’Evo Morales en Bolivie en 2006.
Mais comme tout mouvement génère un contre-mouvement, on assiste dans les années 2010 à une « marée brune » au Brésil (Jair Bolsonaro), au Chili (Sebastián Piñera) et en Argentine (Mauricio Macri).
Ceux et celles qui parlent encore de « libérer un peuple d’une dictature » tombent évidemment dans le piège.
Depuis, les vagues se succèdent et les peuples du continent latino-américain paient le prix fort de cette instabilité facilitée par le refus des États-Unis de voir s’y installer des régimes socialistes démocratiques qui échappent à leur emprise.
En effet, en février 2016, dans une analyse rétrospective, le journal académique militaire états-unien The Military Review désignait la révolution bolivarienne comme une « menace à la paix » à cause de son opposition vive à la doctrine Monroe qui promeut la domination impérialiste des États-Unis sur le continent latino-américain.
Dès 2002, un coup contre Chávez a lamentablement échoué – malgré que les États-Unis se soient précipités pour reconnaître le gouvernement putschiste mené par un représentant des fédérations patronales. Mais cela a tout de même convaincu le président de resserrer les contrôles de l’État et amené, oui, à une certaine forme d’autoritarisme dont a hérité Maduro après la mort de Chávez en 2013.
Puis à partir de 2015, les États-Unis ont imposé de lourdes sanctions économiques au Venezuela, handicapant notamment le commerce extérieur, à commencer par les exportations pétrolières, et contribuant à l’effondrement économique du pays.
Au moment d’écrire cette chronique, je n’ai lu ou entendu de mentions le moindrement substantielles ni de la révolution bolivarienne ni des sanctions états-uniennes contre le Venezuela.
Autoritaires et centralisateurs, Chávez et Maduro?
Peut-être. Mais est-ce par nécessité et par volonté de protéger les acquis de la révolution, plutôt que par dessein et fantasme autocratique? C’est quelque chose qu’on voit chez plusieurs leaders révolutionnaires qui ont osé défier l’hégémonie capitaliste occidentale – l’exemple de Gamal Abdel Nasser en Égypte dans les années 1950 me vient immédiatement en tête.
Et puis aucun pays ne possède ne serait-ce qu’un iota de la posture morale nécessaire pour faire la leçon à n’importe quel pays du Sud global. Surtout quand on examine l’impact meurtrier des sanctions imposées contre le Venezuela!
Ce qui me mène à un exercice de pensée. Si la droite ne tente pas de renverser Chávez en 2002, le Venezuela devient-il autoritaire? Si les sanctions ne sont pas appliquées, le pays se retrouve-t-il plongé dans la pauvreté et les pénuries de médicaments?
Je crois que poser ces questions revient à y répondre.
Et c’est ainsi que des milliers de Vénézuélien·nes défilent ces jours-ci à Caracas pour dénoncer cette agression et cet acte de terrorisme d’État, non pas pour défendre personnellement Maduro, mais pour protéger la révolution bolivarienne, longtemps porteuse d’espoir, mais attaquée sans cesse par les États-Unis et ses vassaux.
Qui parle? Et au nom de qui?
Ceux et celles qui parlent encore de « libérer un peuple d’une dictature » tombent évidemment dans le piège, le même que celui qui avait été tendu par les faucons occidentaux concernant l’invasion de l’Irak en 2003 et celle de la Libye en 2011.
Jusqu’à maintenant, on rapporte surtout dans les Médias des Gens de Bien les propos de la diaspora vénézuélienne, majoritairement bourgeoise, et d’une opposition composée d’éléments de droite et d’extrême droite.
Ce refus des grands médias de souligner l’idéologie de leurs interlocuteur·trices et des figures d’opposition comme Maria Corina Machado – qui a dédié son prix Nobel de la Paix à Trump –, ainsi que le refus de même mentionner les sanctions sauvages qui sont largement responsables des problèmes socio-économiques biaisent complètement la couverture et l’analyse.
D’autant plus qu’en cette ère de post-vérité accélérée par la désinformation en ligne, les réseaux asociaux risquent de vous donner moins de clés de lecture que la littérature – je pense notamment à Eduardo Galeano et son livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine, publié en…1971.
La question demeure : ces angles morts sont-ils volontaires?