L’équipe de Pivot revient sur les grands enjeux socio-politiques qui ont marqué son travail cette année. Mobilisation pro-palestinienne et sa répression, blocages autochtones pour la défense du territoire, conflits de travail et restrictions du droit de grève, sans oublier les attaques répétées des gouvernements contre les garanties démocratiques : les conflits entre la société et les pouvoirs établis ont traversé l’année 2025.
Sur le plan politique, à Québec comme à Ottawa, l’année qui se termine a été marquée par des projets de loi qui viennent éroder, petit à petit, les droits et libertés, leur portée et leur capacité à servir de rempart aux abus des gouvernements.
Québec s’en prend aux contre-pouvoirs
Peu de temps après le retour des fêtes, le gouvernement Legault a ouvert le bal avec l’adoption du projet de loi 81, qui est venu donner au ministre de l’Environnement plus de capacité d’assouplir les règles en matière de protections environnementales. Il permet aussi à certains travaux de débuter avant que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) ne se soit prononcé sur les impacts du projet auquel ils sont associés. Ce sont ces nouveaux pouvoirs que Bernard Drainville, devenu ministre de l’Environnement en septembre, compte utiliser pour réduire la durée de grands projets industriels et réduire la réglementation environnementale.
Le gouvernement Legault s’est aussi attaqué au droit de grève cette année. D’abord avec le projet de loi 89, devenu la loi 14 à la suite de son adoption, qui permet désormais au ministre du Travail du Québec de mettre fin à des grèves qui auraient un impact jugé trop important sur les services à la population et d’imposer un arbitrage définitif pour fixer les contrats de travail. Les critiques estiment que la portée de ces nouveaux pouvoirs est excessive et pourrait s’appliquer à presque tous les conflits de travail.
Par ailleurs, ce n’est là qu’une des multiples initiatives du gouvernement Legault pour restreindre le pouvoir d’action collective des travailleur·euses. Notons particulièrement le projet de loi 3, déposé cet automne, qui vient scinder les cotisations syndicales en deux parties, l’une obligatoire et l’autre optionnelle. Une obligation qui viendrait restreindre significativement la capacité des syndicats de jouer leur rôle en matière de lutte sociale en tentant de limiter leur champ d’action aux simples négociations de conventions collectives.
Les syndicats ne sont pas le seul contre-pouvoir auquel s’est attaqué le gouvernement Legault cette année. Avec son projet de loi 7, il propose de réduire l’indépendance de nombreux organismes publics et parapublics et de rendre moins démocratique la gestion de certains d’entre eux, dans l’espoir de gagner en efficacité. Il vient aussi affaiblir des mécanismes qui permettaient aux organismes de défense des droits de contester les décisions du gouvernement sans craindre de perdre leur financement. Le projet de loi devrait être adopté cet hiver.

Ce désir de repousser les limites du pouvoir du gouvernement est aussi bien présent dans le projet de loi 1, voulant amender la constitution du Québec, et déposé l’automne dernier par le ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette. Le projet propose une vision très restrictive de la « nation québécoise », à qui il confère des droits qui pourraient supplanter les droits et libertés individuelles. Une façon de faire qui pourrait affaiblir les protections dont jouissent les minorités culturelles dans la province selon les experts. De plus, les amendements viendraient empêcher de nombreuses organisations qui touchent des financements publics de contester les lois québécoises devant les tribunaux.
De son côté, le projet de loi 103 a apporté de nouvelles restrictions sur la localisation des centres de consommation supervisée, venant limiter la capacité des organismes d’aide à accompagner des personnes vulnérables souvent en situation d’itinérance.
La CAQ a aussi adopté le projet de loi 94 qui élargit l’interdiction du port de signes religieux dans le réseau de l’éducation, oblige les enseignant·es à communiquer avec les élèves et parents en français et interdit le port du voile aux élèves musulmanes. Une loi qui vient s’attaquer aux libertés de croyance et de conscience, selon les syndicats et les groupes de défense des droits, et qui a été adoptée en incluant une clause dérogatoire pour éviter que les tribunaux ne puissent l’invalider en évoquant la Charte des droits et libertés.
Le gouvernement propose d’aller encore plus loin avec le dépôt du projet de loi 9, qui étend les restrictions sur le port de signes religieux aux garderies et aux universités.
Ottawa érode les droits et libertés
Après avoir succédé à Justin Trudeau au début de l’année, Mark Carney a confirmé sa place à la tête du pays au terme d’une élection où tous les principaux partis promettaient des baisses d’impôts. Depuis, il adopte une approche conservatrice, tant par ses politiques que par son usage des fonds publics.
Le nouveau gouvernement s’est rapidement saisi de la Chambre des communes pour tenter de faire adopter une série de lois controversées.
C’est le cas du projet de loi C-5, adopté sous bâillon en juin, qui permet théoriquement au gouvernement de contourner l’essentiel de la réglementation environnementale pour permettre à des projets dits « d’intérêt national » de se mettre en marche plus rapidement. Pour l’instant, plusieurs projets miniers ainsi que celui d’agrandissement du port de Montréal à Contrecœur ont reçu cette désignation, mais les assouplissements réglementaires dont ils bénéficieront n’ont pas encore été précisés.
Une autre pièce législative adoptée rapidement au printemps : le projet de loi C-4 qui est venu confirmer les baisses d’impôts promises par le gouvernement, en plus d’annuler la taxe carbone sur l’essence. Celui-ci comprenait également des dispositions facilitant la tâche aux partis politiques qui désirent accumuler des renseignements personnels sur leurs concitoyen·nes.
Les libéraux ont aussi tenté de faire adopter le projet de loi C-2 visant à renforcer la sécurité à la frontière avant l’été. Ce projet de loi, lourdement critiqué pour les restrictions au droit d’asile et au système d’immigration qu’il proposait, a finalement été abandonné. Il est toutefois revenu dans une mouture similaire à l’automne à travers le projet de loi C-12 qui confère notamment au gouvernement la possibilité d’annuler arbitrairement des demandes d’immigration, de visas ou même de résidences permanentes. Le projet de loi est actuellement devant le Sénat et pourrait être adopté en début d’année.
Le gouvernement fédéral s’est aussi penché cet automne sur le projet de loi C-9, qui vise à renforcer les dispositions du Code criminel contre les crimes haineux. Selon ses critiques, il pourrait mener à criminaliser des manifestant·es pacifiques de bonne foi et être utilisé comme une arme pour faire taire certains groupes, en plus de n’offrir que très peu de nouvelles protections aux groupes qui sont victimes de crimes haineux au Canada.
Par ailleurs, le gouvernement du Québec a déposé dans les dernières semaines le projet de loi 13, qui contient plusieurs dispositions similaires à C-9, mais qui s’applique au Code civil plutôt qu’au Code criminel.
Lutter pour la Palestine, ici comme ailleurs
Au Québec comme à l’international, les mobilisations en soutien pour la Palestine se sont poursuivies, au rythme des escalades en Iran, en Syrie, au Liban, et des cessez-le-feu, maintes fois bafoués par Israël.
Les revendications des manifestant·es ont été multiples : la fin de l’apartheid et de la colonisation en Cisjordanie, l’accès des convois humanitaires à Gaza, le retrait des investissements militaires ou, plus largement, dénoncer un génocide dont les preuves n’ont cessé de s’accumuler. Du lot, notons un rapport d’une commission indépendante des Nations Unies parue en septembre, déterminant qu’Israël a commis un génocide à Gaza.
En février, Pivot avait mis en lumière des tensions à cet effet au sein de médias traditionnels québécois. Des journalistes avaient confié avoir subi des pressions de censure de la part de leurs supérieurs afin de ne pas utiliser le mot génocide dans le cadre de leurs reportages sur Gaza.
Ces révélations s’ajoutaient aux faits présentés dans une autre enquête, montrant les biais dans la couverture médiatique au sein des grands journaux du Québec, où un langage plus émotionnel et une plus grande attention étaient portés aux victimes israéliennes que palestiniennes.

Comme l’année dernière et celle d’avant, Israël est l’État ayant tué le plus de journalistes en 2025, selon Reporter sans frontières.
En mars dernier, Pivot avait publié un éditorial, dénonçant l’inaction de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et appelant ses représentant·es à remplir leur mission de défense de la liberté de presse. Après avoir ignoré une pétition, signée par une soixantaine de journalistes et chroniqueur·euses issu·es de différents médias au Québec. La FPJQ avait d’abord refusé d’adhérer aux demandes des journalistes, avant de finalement publier un maigre message de solidarité envers les journalistes palestinien·nes sur son compte Facebook en juillet, suivant une sortie médiatique de l’AFP.
Toujours au Québec, les campus collégiaux et universitaires ont continué d’être le théâtre de mobilisations de tensions, à Montréal notamment.
En avril, à McGill, l’administration a choisi d’entamer une procédure afin de couper ses liens avec sa propre association étudiante, après la tenue d’un vote en mars, lors de laquelle les mcgillois·es de premier cycle s’étaient prononcés en faveur d’une motion de grève pour la Palestine.
Plus tard, en mai, Pivot a mis la main sur des correspondances entre l’administration et le député du Parti libéral du Canada Anthony Housefather, révélant que ce dernier avait fait pression sur McGill afin de freiner des mobilisations étudiantes et des activités en lien avec la Palestine, demandant même l’augmentation de la présence policière sur le campus.
Pivot avait aussi dévoilé une correspondance semblable entre des lobbys pro-Israël et l’administration McGill. Ce genre de pression a également été documenté aux collèges Dawson et Vanier, où un journal et une association étudiante ont également fait l’objet de menaces légales.

À l’automne, face à la crise humanitaire de plus en plus criante à Gaza, des activistes, des journalistes et du personnel de santé ont, à plusieurs reprises, levé les voiles afin de briser le blocus israélien à Gaza. Parmi l’équipage de la dernière flottille à avoir été interceptée illégalement, puis à se voir détenue en prison israélienne, se trouvait notamment l’épidémiologiste québécoise Nima Machouf.
Si l’échange d’otages a finalement abouti, conformément à un « plan de paix » dont l’aboutissement reste incertain, les attaques israéliennes ont continué. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en octobre, près de 400 personnes ont été tuées et plus de 1000 blessées à Gaza. Tout ça tandis qu’on apprend que des usines québécoises continuent de fabriquer des explosifs qui aboutissent en Israël, via les États-Unis.
Plus de 70 000 personnes, dont plus de 20 000 enfants, ont été tuées à Gaza depuis le 7 octobre. En Cisjordanie, les violences par des colons israéliens contre des communautés palestiniennes ont également connu une recrudescence.
Les Premières Nations contre l’accaparement territorial
Cette année, les luttes autochtones ont été marquées par la défense du territoire, des droits et de l’autodétermination des Premières Nations.
En septembre dernier, Pivot est allé en Mauricie à la rencontre des gardien·nes du territoire atikamekw qui ont érigé un blocage sur le chemin Parent pour s’opposer au projet de loi 97, une réforme du régime forestier portant atteinte à la souveraineté autochtone. Le campement est rapidement devenu un lieu de transmission culturelle, où se sont rencontrées solidarités autochtones et allochtones autour de la protection de la forêt et des savoirs qui y sont liés. Le projet de loi a été abandonné – pour le moment –, mais le camp persiste.
La défense du territoire s’est aussi illustrée dans la lutte pour la forêt Lemay, à Winnipeg, menacée par un vaste projet immobilier. Cette forêt sacrée abrite notamment des lieux spirituels, un cimetière d’enfants et des espèces protégées. Les actions symboliques, les démarches juridiques et les interventions auprès des élu·es municipaux pour tenter de préserver ce site se sont multipliées. Avec succès : le terrain privé sera finalement transformé en parc provincial.

En Colombie-Britannique, des Premières Nations ont contesté devant les tribunaux le projet de gazoduc PRGT. Elles remettaient en question la validité d’autorisations accordées il y a dix ans, jugées incompatibles avec les engagements actuels du gouvernement en matière de climat et de droits autochtones. Non seulement les tribunaux ont finalement autorisé la poursuite du projet, mais en plus le gouvernement Carney a inscrit le pipeline – et le projet de terminal portuaire gazier Ksi Lisims, qui lui est lié – sur sa liste des projets « d’intérêt national » pouvant bénéficier d’exceptions aux lois et règlements existants.
Au Québec, les mobilisations des Atikamekw d’Opitciwan ont mené à une avancée historique. Ce printemps, la communauté a conclu une entente avec le gouvernement fédéral afin d’obtenir le financement nécessaire pour gérer elle-même ses services à l’enfance, ce qui permettrait de maintenir les jeunes au sein de leur communauté et de leur culture. Cette victoire rompt avec des décennies de contrôle gouvernemental sur la protection de la jeunesse autochtone.
De nombreuses autres luttes, petites et grandes, ont été menées cette année, allant de la résistance à l’entreposage de déchets nucléaires à Chalk River à l’opposition au projet de « zone économique spéciale » dans la région ontarienne du Ring of Fire, riche en minéraux, en passant par la dénonciation des faux autochtones. Elles se poursuivront certainement dans les années à venir.
Des crises oubliées qui ne nous oublient pas
Cette lutte menée à bout de bras par les gardien·nes du territoire est d’autant plus importante que l’année qui se termine a été marquée par un relâchement dans les efforts déployés pour enrayer les crises environnementales.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump en janvier a mené à un recul important des efforts pour la lutte aux changements climatiques, aux États-Unis, mais aussi au Canada et au Québec, où le conflit économique avec les Américains a fait passer les questions environnementales au second plan.
Que l’on pense aux lois servant à contourner la réglementation environnementale et à l’abandon de la taxe carbone sur l’essence évoquée plus haut, à l’absence de nouveau financement pour lutter et s’adapter au changement climatique, ou même à la redistribution pour d’autres fins de fonds qui étaient destinés à ces luttes, à la Conférence de l’ONU sur le climat (COP 25) au Brésil qui a fait du surplace, à la criminalisation de l’action environnementale pacifique, sans oublier les récentes annonces du gouvernement Carney de financement d’oléoducs et d’abandon de plafond pour les émissions du secteur pétrolier et gazier – les gouvernements sont loin d’avoir été à la hauteur de la crise qui nous guette.

Pendant ce temps, les ressources en eau ont continué à être utilisées et contaminées par les minières, les pesticides ont continué à être répandus, malgré les risques pour la santé humaine et animale, et la planète s’est réchauffée un peu plus, menaçant de faire disparaître à court terme le mode de vie traditionnel de populations qui n’ont fait que très peu pour alimenter les crises qu’elles subissent.
Travailleur·euses face à l’adversité
D’un bout à l’autre du Canada, les travailleur·euses ont mené plusieurs conflits de travail majeurs cette année, allant parfois jusqu’à des grèves de grande ampleur. Si cela a parfois permis d’obtenir des gains, le pouvoir de mobilisation des syndiqué·es a continué de faire face aux restrictions des gouvernements.
L’année 2024 s’était conclue par une intervention du gouvernement fédéral et un retour au travail forcé pour les employé·es de Postes Canada, en grève pour défendre leurs conditions de travail, mais aussi la pérennité du service postal public. Misant sur une grève des heures supplémentaires puis sur une grève tournante, les travailleur·euses ont finalement signé une entente de principe à la fin novembre.
Cet été, ce sont les agentes de bord d’Air Canada qui débrayaient pour dénoncer le travail impayé et le mépris envers leur corps d’emploi majoritairement féminin. Si le gouvernement s’est encore prévalu de ses pouvoirs spéciaux pour briser la grève, cette fois il a fait face à l’obstination des syndiqué·es, qui ont défié l’ordre de retour au travail. Leur syndicat a rapidement signé une entente, mais les travailleuses ont dénoncé sa faiblesse et l’ont rejetée quasi-unanimement.
Dans l’ouest du Canada, des travailleur·euses du secteur public ont affronté leurs gouvernements pour obtenir de meilleures conditions de travail. En Colombie-Britannique, les 34 000 employé·es de la fonction publique ont débrayé sur une période de huit semaines, cet automne, avant d’obtenir gain de cause.
En Alberta, toutefois, le gouvernement conservateur de Danielle Smith a adopté une loi spéciale – utilisant la clause dérogatoire pour suspendre les droits et libertés – pour imposer un contrat aux enseignant·es de la province. En réponse, un « Front commun » provincial parle de grève générale à venir.

Au Québec, les difficultés financières des services de transport collectif ont aussi mené à des tensions lors du renouvellement des contrats de leurs employé·es. Cet été, les employé·es d’entretien du Réseau de transport de la Capitale ont débrayé dix jours, durant le Festival d’été de Québec, puis ont obtenu une accélération des négociations. Cet automne, plusieurs syndicats du Service de transport de Montréal ont multiplié les journées de grève, dénonçant le sous-financement du transport en commun et la sous-traitance au privé. Si le gouvernement Legault a envisagé de bloquer la grève, il s’est finalement abstenu.
Le gouvernement n’a toutefois pas hésité à imposer une loi spéciale aux médecins pour les empêcher de poursuivre leurs moyens de pression contre la réforme de leur rémunération et l’imposition de cibles de performance.
Du côté des victoires, on peut mentionner la syndicalisation de travailleur·euses précaires en Colombie-Britannique. Les chauffeur·euses d’Uber, considéré·es par l’entreprise comme des travailleur·euses autonomes, ont réussi à se syndiquer pour garantir leurs droits de base. Pour ce faire, ils et elles ont bénéficié de la reconnaissance de leur statut d’employé·es par une loi provinciale – ce qui signifie que cette victoire pourrait être difficile à reproduire ici.
En juillet, les employé·es d’un entrepôt d’Amazon à Delta en Colombie-Britannique, ont aussi créé un syndicat, malgré les stratégies du géant pour entraver le processus. Au Québec, l’année avait d’ailleurs débuté sur la fermeture abrupte de tous les entrepôts d’Amazon dans province et la suppression de 2000 emplois, après que les travailleur·euses de l’entreprise à Laval se soient syndiqués l’an dernier.