À Gaza, après la remise des derniers corps à Israël et face à l’annonce d’une possible « phase deux » du cessez-le-feu parrainée par les États-Unis, les habitant·es oscillent entre peur et incertitude.
Dans les ruelles silencieuses où la poussière se mélange à un soleil d’hiver trop clair, tou·tes murmurent une même question, presque mécanique : « Après la dernière dépouille, qu’est-ce qui nous attend? Un retour de la guerre? Ou cette fameuse “phase deux” dont personne ne comprend les contours? »
Une question nue, directe, qui traverse les abris, les files d’attente pour le pain, les écoles effondrées. Une question qui s’accroche comme la fumée au-dessus des toits brisés.
Une « phase deux » entourée de zones grises
Déjà, la trêve ressemble moins à une pause qu’à une respiration fragile.
Maha, 53 ans, déplacée pour la troisième fois, résume d’une voix lasse : « Nous essayons de vivre… mais à chaque instant, la guerre peut revenir et tout changer à nouveau. »
Depuis plusieurs semaines, quand il est question de la prochaine phase de la trêve, les mêmes mots reviennent dans les cafés improvisés, les abris, les files pour l’eau : une réorganisation du territoire de Gaza, une gestion partagée avec l’État d’Israël, une sécurité pilotée de l’extérieur – ou, pour certain·es, une forme de tutelle internationale camouflée par le langage humanitaire.
Dans les camps, dans les rues, jusque chez les coiffeurs où les hommes attendent en silence, on retrouve les mêmes échos. Cette « phase deux » inquiète autant qu’elle intrigue. On lit une peur diffuse, un doute presque palpable dans les regards, comme si chacun·e cherchait à comprendre ce que ce changement pourrait réellement signifier pour sa vie quotidienne.
Gaza s’avance-t-elle vers un calme fragile… ou vers une forme de tutelle?
Youssef, professeur dont l’université n’est plus qu’un squelette de béton, soupire. « Le risque, ce n’est pas seulement la reprise de la guerre. Le risque, c’est qu’on glisse vers un contrôle extérieur installé lentement, sans bruit. »
Dans ce climat d’incertitude, une déclaration américaine est venue ajouter un nouveau niveau de flou. Un responsable de Washington a indiqué que la force internationale envisagée pour Gaza pourrait devenir une réalité dès le début de l’année prochaine.
Rien n’a été précisé : ni le mandat exact, ni la durée, ni la manière dont cette présence s’articulerait avec la vie des habitant·es. Mais pour beaucoup, cela ouvre une autre question : cette force garantirait-elle la sécurité ou marquerait-elle une nouvelle forme d’ingérence?
Om Ahmad, qui entasse quelques objets rescapés dans un sac plastique, lâche simplement : « On entend parler de force internationale, mais on ne comprend pas ce que ça veut dire pour nous. On veut juste savoir où on va. »
Le quotidien, plus urgent que les scénarios politiques
Entre les ruines, les habitant·es parlent moins de diplomatie que de survie : pain, eau, écoles disparues, médicaments introuvables, maisons effacées en une seule nuit. Ce qui domine, ce n’est ni la géopolitique ni les annonces internationales, mais une question simple et brutale : comment vivre demain?
Mahmoud, 42 ans, regarde ce qu’il reste de son quartier de Shati, totalement détruit. Là où se trouvaient jadis une boulangerie, une école primaire et l’appartement de son frère, il ne reste qu’une longue poussière grise.
« On se demande si la guerre va revenir, oui, bien sûr. Mais pour être honnête, on se demande surtout comment survivre jusqu’à demain. On ne sait même pas où trouver de l’eau propre pour nos enfants », confie-t-il, en pointant du doigt une file d’attente interminable menant à un réservoir.
Qu’est-ce qui nous attend?
Autour de lui, la vie se reconstruit par fragments : des femmes ramassent des morceaux de bois pour cuisiner, des enfants remplissent des bidons jaunes trop lourds pour eux, une résilience silencieuse occupe l’espace. Mais chaque heure est traversée de doutes et de souffrances anciennes, comme si la peur et l’incertitude faisaient partie de la mémoire même de la ville.
Ici, les débats sur « la prochaine phase » ou « la tutelle internationale » semblent parfois appartenir à un monde lointain. Les habitant·es vivent dans un présent écrasant, où chaque instant porte le poids de la méfiance et de l’angoisse accumulées au fil des années.
Et maintenant?
Malgré tout, à mesure que les derniers corps sont restitués, une interrogation persiste, lourde comme un ciel sans vent : Gaza s’avance-t-elle vers un calme fragile… ou vers une forme de tutelle qui s’installe sans bruit?
Entre la menace d’un retour des frappes et celle, plus diffuse, d’une restructuration imposée, les Gazaoui·es vivent dans la même attente que depuis des années : celle d’un avenir qu’ils et elles n’ont jamais été autorisé·s à choisir.
Vous pouvez faire un don pour soutenir Sarah Emad et ses proches.
L’argent amassé doit aider sa famille à évacuer Gaza.