De Sir George Williams à l’UdeM : le long déclin de la lutte au racisme

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
Partager

De Sir George Williams à l’UdeM : le long déclin de la lutte au racisme

En comparaison des luttes collectives des années 1960, les programmes de diversité et les campagnes d’image semblent incapables de vraiment s’attaquer aux inégalités.

Fin novembre, j’assistais à la première du film True North, de la réalisatrice haïtiano-panaméenne Michèle Stephenson, ancienne avocate en droits humains vivant aujourd’hui à Brooklyn.

Un film nécessaire, revenant sur le militantisme d’étudiant·es noir·es et de leurs allié·es qui, en 1968, ont occupé le neuvième étage de l’Université Sir George Williams – aujourd’hui Concordia – pour dénoncer le racisme d’un professeur qui, selon les témoignages, attribuait systématiquement des notes inférieures aux étudiant·es noirs et caribéen·nes, peu importe la qualité réelle de leur travail.

En quittant la salle, une question m’a suivi : qu’est devenue cette capacité des communautés noires à se tenir ensemble, à transmettre leurs luttes, à refuser les silences imposés?

Ce sentiment a ressurgi quelques jours plus tard devant le témoignage d’un garçon noir de neuf ans, forcé de changer d’école à deux reprises à cause du racisme, et qui, laissé à lui-même, a trouvé refuge dans l’écriture d’un livre, La Vie de Mimi la chenille, pour « sortir de son cocon ».

Dans l’échange d’après-film, Philippe Fils-Aimé, l’un des occupants du neuvième étage à l’époque, rappelait que leur lutte dépassait largement un simple conflit avec un professeur ou un doyen. Ils et elles se heurtaient à des logiques impériales, à des réseaux d’intérêts présents au sein même des universités, mais aussi à l’influence politique et économique que le Canada exerçait dans la Caraïbe, notamment par son contrôle bancaire et minier.

On voit une génération qui n’avait pas le luxe de dire : « on ne peut pas être sur tous les fronts ».

Les étudiant·es étaient en lien avec Stokely Carmichael, intellectuel lié aux Black Panthers, avec l’historien pan-africaniste Walter Rodney ou encore avec l’artiste et militante anti-apartheid Myriam Makeba. Ils et elles étaient galvanisé·es par le Congress of Black Writers.

Ils et elles savaient que l’occupation du neuvième étage entraînerait des déportations, de la surveillance, des tentatives d’infiltration, et même alors, ils et elles avançaient. Ils et elles savaient aussi que, dans la foulée de leur mobilisation, l’État tenterait de neutraliser les critiques en finançant une mosaïque d’organismes noirs – stratégie que plusieurs reconnaîtraient encore aujourd’hui.

L’heure est grave à l’UdeM

Pendant que j’écoutais ces récits, je ne pouvais m’empêcher de penser à un récent appel de sollicitation de dons de la part de l’Université de Montréal, sous le thème « L’heure est brave ».

La personne au bout du fil me parlait avec enthousiasme de la plus grande campagne de financement de l’histoire de l’UdeM, et de son « pilier 1 », censé améliorer l’expérience étudiante et lutter contre le racisme.

Mais lorsque je lui ai demandé très simplement « que ferait l’université aujourd’hui si un cas documenté de racisme touchait un étudiant noir? », elle n’a pas su répondre. Pas un mécanisme. Pas une procédure. Pas un exemple.

Et ce n’était pas le premier appel du genre que je recevais cette année. Ça devait facilement être le sixième. J’avoue qu’en tant que diplômé, j’aurais dû donner plus tôt. Mais l’année a été parsemée d’indices me prouvant que mon don versé à une cagnotte solidaire pour une famille éprouvée par une injustice aurait bien plus de portée que ce que je pouvais offrir à l’université. Hélas.

Qu’est devenue cette capacité des communautés noires à se tenir ensemble, à transmettre leurs luttes, à refuser les silences imposés?

Nous sommes passé·es d’un moment où des étudiant·es risquaient la déportation pour dénoncer le racisme à un moment où leurs semblables siègent désormais à tous les niveaux de gouvernance, sans que la personne chargée de la collecte de fonds puisse expliquer comment l’université agit face au racisme.

Or, la question est loin d’être théorique. Ces dernières années, plusieurs cas ont été documentés. Le journal étudiant Quartier Libre a rapporté des épisodes de discrimination envers des étudiantes racisées. Le média indépendant Ricochet a révélé des expériences répétées de racisme anti-asiatique au sein de l’UdeM. Des professeur·es ont même témoigné de lacunes profondes dans les processus internes.

Loin d’être des cas isolés, tout cela ressemble à un schéma.

C’est dans ce contexte que la posture publique de l’UdeM devient difficile à saisir. L’université affirme lutter contre le racisme, dispose d’un Bureau du respect de la personne, multiplie les campagnes d’image… et pourtant, lorsqu’on lui demande de décrire concrètement comment elle soutiendrait un étudiant confronté à la discrimination, la personne qui me sollicite pour des dons semble ne pas saisir l’importance que revêt une réponse ancrée dans la boue du réel.

Être sur tous les fronts

Avons-nous fait des gains entre 1968 et aujourd’hui?

Surtout dans un contexte où les technologies de surveillance sont plus sournoises, où la reddition de comptes publique n’est pas accessible et où les entités de la société civile sont vidées de leur pouvoir d’agir, ou alors agissent comme la continuité de l’État dans une logique complémentariste.

Dans le film True North, on voit une génération qui n’avait pas le luxe de dire : « on ne peut pas être sur tous les fronts ».

Pourtant, c’est exactement ce qu’une dirigeante noire d’un organisme en entrepreneuriat m’a répondu sous une publication LinkedIn où je questionnais notre silence collectif face à la persistance des bavures policières.

Pendant ce temps, le chancelier de l’Université de Montréal, Frantz Saintellemy met de l’avant ses engagements envers l’équité. Rappelons que l’entreprise dirigée par ce dernier, LeddarTech, a été placée en faillite en 2025, laissant 145 millions $ en créances, dont une part importante en fonds publics. Peut-être qu’au lieu de miser sur la création d’élites individuelles multipliant les galas, nos institutions devraient enfin démanteler les mécanismes qui freinent l’émancipation du plus grand nombre.

Nous sommes passé·es d’un moment où des étudiant·es risquaient la déportation pour dénoncer le racisme à un moment où leurs semblables siègent désormais à tous les niveaux de gouvernance…

Mais aujourd’hui, des gens bénéficiant de programmes fédéraux faisant suite à des moments clés où des prises de conscience collectives ont eu lieu – meurtre de George Floyd, genou à terre de Trudeau, arrestation de Mamadi Camara, traitement abject de Joyce Echaquan – tiennent parfois un discours inverse de celui d’il y a un demi-siècle.

« On ne peut pas être sur tous les fronts… et certaines luttes se mènent aussi en coulisses. » Cela, souvent, pour éviter de nommer haut et fort ce que vivent leurs semblables dans les écoles, les universités, les hôpitaux, les quartiers.

Indignation sélective, quoi!

Mais nous, nous n’avons pas ce luxe.

Parce que les structures, elles, continuent d’opérer en continu. Parce que reproduire les dynamiques de classe, en se distançant de ceux et celles qui subissent les coups, revient à abandonner le terrain même que nos aîné·es ont tenu pour nous.

C’est peut-être cela, la vraie question que soulève True North au présent. Non pas seulement « que ferait l’UdeM aujourd’hui? », mais bien « que faisons-nous, collectivement, de l’héritage de ceux et celles qui ont refusé de se taire? »