Mon René Lévesque est plus fort que le tien

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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Mon René Lévesque est plus fort que le tien

On assiste à une tentative de redéfinir la mémoire de Lévesque pour accommoder le virage à droite du PQ.

Si la visite du chroniqueur Mathieu Bock-Côté à l’émission Tout le monde en parle le 16 novembre dernier a provoqué nombre de réactions, c’est particulièrement son empoignade avec Jean-Sébastien Girard qui a suscité les passions.

Pour ce dernier, le projet indépendantiste de MBC s’avère bien moins ouvert sur la diversité que celui du Parti québécois d’antan, celui de René Lévesque et de Gérald Godin.

Manifestement préparé à contrecarrer une telle assertion, le polémiste lui a répondu, citation décontextualisée à l’appui, que Lévesque était beaucoup plus « identitaire » que ce que la mémoire collective a retenu.

De passage le lendemain à l’émission de Richard Martineau sur QUB, MBC résumait ainsi sa position : « [Girard] ne connait de René Lévesque que la vision aseptisée, fantasmée, déréalisée qui ne correspond pas à la réalité historique du personnage ».

Le fait est qu’il n’a pas complètement tort.

Le problème des « grands personnages »

Depuis son départ de la vie politique en 1985 et surtout depuis son décès en 1987, le récit national québécois a fait de René Lévesque une figure quasi mythique qui appelle la vénération.

Personne n’échappe à ce culte civique que les manuels scolaires et les intellectuel·les entretiennent à coup de grandiloquences édifiantes. Quelles que soient leurs allégeances, presque tou·tes les politicien·nes se réclament par ailleurs – ou feignent de se réclamer – de l’héritage de celui dont on a fait un Père de la Nation.

Il ne s’agit évidemment pas d’un phénomène singulier : tous les peuples tendent à canoniser des héros du temps jadis.

Le projet est à la fois clair et assumé : il s’agit de faire de Ti-Poil un nationaliste à la fois identitaire et réactionnaire.

Une telle entreprise exige cependant d’aplanir leurs aspérités afin de les rendre « potables » pour une part suffisante de la population.

On en vient donc à exagérer leurs accomplissements et à oublier leurs mauvais coups, à adoucir leurs positions jugées trop radicales, à rayer leurs contradictions ou à simplifier la complexité de leur pensée. Ainsi aseptisés, les « grands personnages » perdent leur caractère historique et deviennent les acteurs d’un récit confortable et idéologiquement orienté.

Passé à travers la moulinette de cette « grandhommisation », Lévesque est devenu ce personnage consensuel et inoffensif fonctionnant comme une sorte de mascotte collective sur laquelle on peut projeter ce qu’on veut. Pas trop de gauche, pas trop de droite, on en fait un social-démocrate modéré juste assez libéral pour que personne ne soit choqué. Il doit être beige, mais inspirant.

Contre-récit

Si la prémisse de MBC est donc juste, il en tire des conclusions fautives. Il ne propose effectivement pas de réévaluer l’héritage de Lévesque en le passant au crible d’une analyse historienne nuancée permettant de faire ressurgir la complexité et l’évolution de sa pensée.

Il envisage au contraire une nouvelle mythologie. Dans son passage à l’émission de Richard Martineau, il dit : « le personnage dont [Jean-Sébastien Girard] me parle était probablement beaucoup plus identitaire que toi plus moi ».

Il importe de forger un nouveau récit qui légitimera le virage à droite.

Le projet est à la fois clair et assumé : il s’agit de faire de Ti-Poil un nationaliste à la fois identitaire et réactionnaire. Au lieu de remplacer une statue, il se contente de modifier le libellé de la plaque qui l’accompagne afin de l’adapter aux sensibilités d’un mouvement indépendantiste de plus en plus conservateur.

Mais ce nouveau récit est tout aussi « fantasmé » et « déréalisé » que le précédent. Il est impossible que MBC ne s’en rende pas compte.

Mémoire contestée

Ces propos n’arrivent pas de nulle part. Le mouvement indépendantiste se réclame de l’héritage non seulement de René Lévesque, mais aussi du Parti québécois des années 1970 et 1980. Qu’elle soit réelle ou imaginée, cette filiation est non seulement une source de légitimité politique, mais aussi un ciment permettant aux militant·es de se regrouper autour d’une mémoire commune.  

Mais le parti de Paul St-Pierre Plamondon peine désormais à se retrouver dans le Lévesque de la mémoire collective. De plus en plus conservateur, anti-syndicaliste, transphobe et xénophobe, il doit trouver une façon de se réconcilier avec le passé, car la rupture devient trop évidente pour l’ignorer. Il importe donc de forger un nouveau récit qui légitimera ce virage à droite.

René Lévesque est devenu une sorte de mascotte collective sur laquelle on peut projeter ce qu’on veut.

Mais cela ne se fera pas sans résistance : des groupes et des individus demeurent attachés à l’héritage progressiste du Parti québécois de jadis. C’est notamment le cas de Québec solidaire, qui se réclame lui aussi de ce dernier en proposant son propre récit.

Biographe de Gérald Godin, Jonathan Livernois donnait le 17 novembre dernier un exemple patent de cette querelle d’héritage. Après que Sol Zanetti se soit présenté comme « l’héritier du souverainisme accueillant de Gérald Godin », Jean-François Lisée lui a opposé une citation de l’ancien ministre de l’Immigration qui semblait rapprocher sa pensée de celle de PSPP. Dans son texte, Livernois corrige savamment Lisée.

Ce faisant, il n’en prend pas moins part à une querelle mémorielle qui va sans doute continuer à s’amplifier alors qu’approchent les élections de 2026.

Éloge de la prudence

Cette chronique n’a pas pour objet de trancher sur l’identité « réelle » de René Lévesque ou du Parti québécois des années 1970 et 1980, parce qu’elle n’existe pas.

Les personnages ou les mouvements historiques sont toujours plus complexes que ce qu’en disent les militant·es. Lévesque était avant tout un être humain dont la pensée, parfois contradictoire, s’est transformée au fil du temps. Tiraillé entre diverses tendances au sein d’un parti composite, il naviguait aussi dans une société dans laquelle, quoi qu’en disent les hagiographes, il n’a jamais fait l’unanimité tant à gauche qu’à droite.

De cet assemblage complexe, les militant·es de toutes les allégeances réussiront toujours à tirer du matériel.

Cela ne signifie pas qu’on peut dire n’importe quoi sur n’importe qui, mais il importe de distinguer un discours purement mémoriel d’une authentique analyse historique qui s’avèrera toujours trop ennuyante pour l’agitation politique.

Quiconque prétend connaitre LA vérité historique a quelque chose à vous vendre.