Depuis le début de l’année, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a abattu pas moins de dix personnes.
Chase de Balinhard, la victime la plus jeune, était âgé de seulement quinze ans. Comme Nooran Rezayi.
L’excuse de la GRC (car les flics en ont toujours une) : l’adolescent tenait un pistolet à plombs, par ailleurs déchargé, mais qui ressemblait à une arme aussi vraie que celle des flics, lorsqu’il a été abattu de deux balles par la GRC, à Surrey, en Colombie-Britannique, le 9 février 2025. La justification reste peu convaincante puisque les images vidéo révèlent que les gendarmes s’étaient barricadés derrière des véhicules leur offrant une protection contre les balles.
La seule autre victime identifiée publiquement est Cory Wiebe, 33 ans et père de sept enfants, abattu d’une balle devant chez lui par la GRC à Dominion City, au Manitoba, le 14 janvier 2025.
Bien qu’elle n’ait toujours pas obtenu le rapport final d’autopsie, l’Unité d’enquête indépendante, la version manitobaine du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) a conclu que l’homicide était « raisonnable », en mentionnant que l’homme, alors en crise suicidaire, tenait un objet en métal dans sa main.
Wiebe souffrait de trouble bipolaire tandis que le jeune Chase vivait avec le spectre de l’autisme.
Les autres victimes sont :
- un homme âgé dans la soixantaine, soupçonné d’avoir tué son épouse, abattu chez lui à Surrey, le 7 juillet;
- un automobiliste armé, mais dont le véhicule était coincé dans la boue, abattu à Grande Prairie, en Alberta, le 18 juillet;
- un homme armé abattu à Clyde River, au Nunavut, le 24 juillet;
- un homme ayant blessé un flic avec un couteau, abattu à Lac La Biche, en Alberta, le 27 juillet;
- un jeune de 19 ans, armé, abattu à Deschambault Lake, en Saskatchewan, le 8 août;
- un homme ayant fait feu en direction des flics, abattu à Moncton, au Nouveau-Brunswick, le 27 septembre;
- une femme qui n’a pas voulu laisser tomber son couteau, abattue à Eastern Passage, en Nouvelle-Écosse, le 14 octobre;
- et un homme de 29 ans, tenant lui aussi un couteau, abattu à Sagkeeng, au Manitoba, le 18 novembre.
Derrière chaque décès se trouve une histoire, une famille et des proches en deuil.
Réduite à l’impotence
Cette semaine, cela va faire un an que la Commission civile d’examen et de traitement des plaintes relatives à la GRC (CCETP) n’a rendu aucune nouvelle décision.
La raison? Ottawa n’a toujours pas nommé une personne à la présidence de l’organisme, dont le poste est vacant depuis janvier. Comme le révélait CBC le mois dernier, pas moins de 235 dossiers sont en attente d’une décision de la part de la CCETP.
Interpellé à ce sujet, Gary Anandasangaree, le ministre fédéral de la Sécurité publique supposément responsable de la GRC, a vaguement déclaré que le processus de nomination est en cours. Un mois plus tard, on attend toujours.
Derrière chaque décès se trouve une histoire, une famille et des proches en deuil.
Mais bon, en même temps, la classe politique s’attend d’abord et avant tout de la GRC qu’elle serve ses intérêts.
C’est pour ça que Pierre Poilievre ne tente même pas cacher qu’il rêve ouvertement que la GRC passe les menottes à son ancien adversaire, Justin Trudeau.
C’est pour ça aussi que Mark Carney n’a pas hésité une milliseconde à instrumentaliser une trâlée de gendarmes comme de vulgaires figurants lors d’une conférence de presse qui avait tout l’air d’une infopub gouvernementale.
Les porte-flingues du fédéral ne sont pas tannés de se faire rabaisser au rang de braves petites bêtes domestiquées obéissant docilement à leurs maîtres politiques?
Rien à cirer
Rien n’est sacré pour la GRC.
La preuve : la police fédérale démontre zéro respect envers les « institutions fondamentales canadiennes ». On entend par là les milieux universitaires, politiques, religieux, médiatiques et syndicaux.
Bien que « les enquêtes qui ont une incidence sur les institutions fondamentales canadiennes nécessitent une sensibilité particulière à la liberté de conscience des personnes ainsi qu’à leur mode d’expression et leurs associations », la GRC fait plutôt tout le contraire.
C’est ce que dévoile la version caviardée d’un rapport d’examen publié l’été dernier par l’Office de surveillance des activités en matière de sécurité nationale et de renseignement (OSSNR), un organisme fédéral chargé d’avoir à l’œil ceuze qui nous surveillent.
L’OSSNR a ainsi établi que la GRC contrevenait aux instructions ministérielles « lorsqu’elle mène des enquêtes de sécurité nationale visant des institutions fondamentales canadiennes ».
La classe politique s’attend d’abord et avant tout de la GRC qu’elle serve ses intérêts.
On parle ici d’une omission à faire preuve de « diligence particulière », soit une obligation d’éviter que ses actes causent du tort à autrui lorsque l’enquête implique des snitchs. La GRC s’en moque comme de sa première tunique rouge.
Conséquemment, les « répercussions étendues et durables » sur les communautés se retrouvant dans le collimateur de la GRC sont sous-documentées, et ce, « même dans les cas où l’enquête pourrait mener à l’arrestation de leaders communautaires influents ».
L’insouciance policière se révèle aussi par les formulations « trop larges » de demandes d’approbation de cibles d’enquête – dans lesquelles on peut lire, par exemple : « toutes les mosquées ».
Les flics sont pourtant les premiers à se plaindre de tous se faire sacrer dans le même panier avec des slogans comme « ACAB ».
Sur le snooze
Vous n’avez jamais entendu parler du rapport de l’OSSNR?
Normal : un seul quotidien a écrit à ce sujet et c’est le Toronto Star.
J’avoue ne pas comprendre les médias mainstream.
Après tout, ils devraient se sentir plus que concernés puisqu’eux aussi font partie de ces « institutions fondamentales canadiennes » surveillées par une GRC qui les méprise. Eux aussi, donc, sont à risque d’être espionnés par cette Gendarmerie qui adore fouiner son nez tout partout.
Si les abus policiers sont un vrai fléau, l’indifférence médiatique fait aussi partie du problème.
Dans bien des pays, un tel rapport ferait la une et causerait scandale. Pas au Canada, un pays qui n’a pas volé sa réputation de bonasse, un pays où les ronflements de la majorité enterrent facilement les cris d’indignation de minorités agissantes.
Et qu’on ne vienne surtout pas me sortir la fameuse « crise des médias » en guise d’excuse. Citer un rapport n’exige pas de ressources extraordinaires.
Mais il semblerait que les médias mainstream sont aussi incapables de faire du copier-coller que le gouvernement Carney de procéder à une simple nomination.
Si les abus policiers sont un vrai fléau, l’indifférence médiatique fait aussi partie du problème.



