Journée internationale des hommes : le gouvernement tombe dans le panneau

Une récente publication du ministère des Femmes et de l’Égalité des genres galvanise le débat masculiniste et anti-féministe.

Le 19 novembre est-il la Journée internationale des hommes? Aurait-on enfin une date à lancer en pâture aux justiciers anti-8 mars qui crient à chaque année à l’inégalité des journées de sensibilisation et qui insistent que les hommes sont tout aussi opprimés que les femmes, en particulier par le féminisme?

C’est du moins ce que laisse croire le ministère fédéral des Femmes et de l’Égalité des genres, qui a publié cette semaine un message sur ses réseaux sociaux à l’occasion du 19 novembre.

Il n’en fallait pas moins pour qu’un débat sur la condition des hommes fasse rage dans les commentaires, et pour cause. C’est que la Journée internationale des hommes s’inscrit dans une stratégie masculiniste portée par la manosphère depuis de nombreuses années.

Pas une journée officielle

La Journée internationale des hommes n’est pas l’équivalent de la Journée internationale des femmes.

Contrairement aux autres journées de sensibilisation officielles, elle n’est pas reconnue par l’ONU. La raison est bien simple : les journées internationales des Nations unies visent à sensibiliser et à mobiliser des ressources pour des injustices ou des enjeux de société majeurs.

Sans nier l’importance des enjeux sociaux ou de santé qui touchent les hommes, il faut tout de même rappeler que les hommes constituent la strate dominante de la société. Ils n’ont perdu aucun droit en lien avec les avancées féministes et demeurent à ce jour vastement privilégiés dans à peu près toutes les sphères publiques et intimes.

Les mouvements masculinistes instrumentalisent ces perspectives pour légitimer leurs postures misogynes et anti-féministes.

La Journée internationale des hommes existe de manière non officielle depuis la fin des années 1990, dans l’idée qu’il faudrait redorer l’image et la place des hommes. On peut lire sur sa page Wikipédia que la journée du 19 novembre « vise à revaloriser le rôle des hommes au sein de la société ainsi qu’à mettre en lumière les domaines dans lesquels les différences hommes-femmes les désavantagent ».

À ce point-ci, de nombreux drapeaux rouges devraient s’être hissés en vous, puisqu’on nage en plein discours masculiniste et essentialiste.

Coloniser novembre

Selon Stéphanie Lamy, chercheuse et militante féministe, les mouvements masculinistes et la manosphère s’emparent chaque année du mois de novembre, le « colonisent », pour diluer l’attention portée à diverses luttes et initiatives de sensibilisation qui ont cours autour de ce mois. Ces groupes qui prônent « la cause des hommes » souhaitent rediriger notre focalisation vers un discours à la mode : la sensibilisation à la souffrance masculine.

De prime abord, vouloir faire connaître et démystifier les enjeux de santé des hommes n’a rien de problématique. L’idée peut même se placer sous l’égide du féminisme : on déplore par exemple souvent que les exigences patriarcales de force et d’insensibilité masculines peuvent dissuader les hommes de se montrer vulnérables et de se confier, ce qui contribuerait à accentuer leur détresse.

Les mouvements masculinistes instrumentalisent ces perspectives pour accrocher une frange du public et légitimer leurs postures misogynes et anti-féministes. Ils manipulent par exemple les données sur la santé mentale pour proposer que les mouvements féministes seraient allés trop loin, causant un recul du bien-être des hommes dans plusieurs domaines.

Sans nier l’importance des enjeux qui touchent les hommes, il faut rappeler qu’ils constituent la strate dominante de la société.

Selon les observations de Lamy, les mouvements masculinistes utilisent les algorithmes pour donner de la visibilité à la Journée internationale des hommes et, chaque année, des organismes et sites Web fiables tombent dans le panneau, ajoutant une aura de crédibilité à cette fausse journée de sensibilisation.

Notre gouvernement fédéral fait partie de ces instances officielles qui donnent des munitions aux groupes masculinistes, en dédiant depuis deux ans le 19 novembre aux hommes.

Les angles morts du ministère

Le ministère des Femmes et de l’Égalité des genres a complètement passé sous silence sa Journée de l’entrepreneuriat féminin sur les médias sociaux – elle se tient elle aussi le 19 novembre – pour mettre de l’avant plusieurs statistiques illustrant une vulnérabilité et une souffrance accrue des hommes dans certaines situations.

On peut par exemple lire dans la publication que les hommes représentent 62 % des personnes en situation d’itinérance et 75 % des personnes qui meurent par suicide.

Une journée dédiée à la sensibilisation aux défis propres aux hommes pourrait être constructive, à condition que les discours ne perpétuent pas la désinformation.

Il est curieux que le ministère affirme que 62 % des personnes en situation d’itinérance sont des hommes, alors que l’on sait pertinemment que l’itinérance au féminin est extrêmement difficile à dénombrer. Tant les organismes communautaires que la recherche sonnent l’alarme et multiplient les rapports depuis plus de dix ans dans l’objectif de sensibiliser au fait que les femmes vivent davantage d’itinérance cachée et que notre dénombrement de l’itinérance est erroné.

La donnée sur le suicide manque également de contexte. Par exemple, si on reconnait que le taux de suicide est plus élevé chez les hommes, il convient de rappeler qu’au Canada comme aux États-Unis, plusieurs recherches et compilations sur la différenciation genrée des suicides suggèrent que les hommes choisissent des méthodes plus létales. Un récent rapport de l’INSPQ indique par ailleurs une hausse alarmante des taux d’hospitalisation pour tentatives de suicide chez les jeunes filles – ils auraient triplé entre 2010 et 2023.

Les privilèges des femmes

La publication Facebook de Femmes et Égalités de genre a suscité en commentaires une déferlante de commentaires de trolls, et favorisé un plaidoyer genré pour le monopole de la souffrance qui ne sert ni les hommes ni les femmes.

Un internaute suggère même qu’un pas vers l’égalité des sexes au Canada serait que le ministère supprime le terme « femmes » de son intitulé, insinuant qu’au fédéral, ces dernières seraient placées sur un piédestal au détriment des hommes.

Les rapports sur la situation du sexisme, des stéréotypes de genres, de la charge domestique, des féminicides, des violences physiques et sexuelles, de l’accès à l’emploi et de l’écart salarial – pour ne nommer que ces enjeux-là – réitèrent pourtant continuellement que les femmes sont perdantes dans toutes ces sphères et que la situation ne tend pas à s’améliorer avec les années.

On ne s’attend pas à ce que chaque personne se tienne attentivement à jour quant aux rapports de recherche et aux mises à jour des statistiques sur le sexisme. En revanche, ce rôle de vulgarisation, de diffusion des connaissances et de rigueur dans le partage d’informations, c’est à notre gouvernement – qui finance d’ailleurs beaucoup de ces recherches – qu’il revient en grande partie.

Les tribunes de plus en plus fréquentes qu’offrent nos instances gouvernementales à ces faux débats dont raffole l’extrême droite devraient nous indigner sérieusement.

En attendant, si on y tient, une journée dédiée à la sensibilisation aux défis propres aux hommes pourrait être constructive, à condition que les discours ne perpétuent pas la désinformation et qu’ils rendent compte de la complexité des dynamiques à l’œuvre lorsqu’on parle de genres et de société. Il ne s’agit pas, par logique de symétrie, de proposer que les souffrances des hommes seraient le fruit de privilèges ou de la violence des femmes.

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