Réponse à Renaud Poirier St-Pierre : gagner oui, mais pour qui et pour quoi?

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
Partager

Réponse à Renaud Poirier St-Pierre : gagner oui, mais pour qui et pour quoi?

Les laissé·es pour compte, les pauvres et les victimes de la haine ont besoin d’une gauche digne et intègre, et non de professionnel·les des relations publiques.

Gros mois de novembre pour la gauche nord-américaine.

Il y a eu bien sûr la déconfiture prévisible de Projet Montréal aux élections municipales.

Puis, la victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York qui fait couler pas mal d’encre. Certains la qualifient de « problème » et d’autres tentent autant que possible de relativiser son impact en faisant du nouveau maire un simple wiz des médias sociaux.

Mon opinion n’a pas vraiment changé depuis juin dernier : c’est le travail de terrain et l’intégrité qui ont fait le succès du candidat socialiste et de son équipe.

Assez curieusement, c’est le congrès de Québec solidaire la fin de semaine dernière qui donne envie d’en rajouter une couche.

Un parti uni

Déjà, le rassemblement de la gauche parlementaire s’est fait sans effusion majeure. C’est le député Sol Zanetti qui a remporté la chefferie, malgré un caucus qui penchait du côté d’Étienne Grandmont, mais personne dans l’establishment n’a cru bon blâmer les membres pour leur choix.

Ça faisait changement des dernières années.

Ça n’a pas empêché les habitués de la chicane d’aller faire de l’esbroufe sur les ondes de Québecor au lieu de garder les discussions entre les membres. Renaud Poirier St-Pierre, l’ex-directeur de cabinet de Gabriel Nadeau-Dubois qui a quitté le navire en même temps que son chef, trouve que son ancien parti s’adresse trop à la gauche et pas assez aux citoyens – pour ce que ça peut vouloir dire.

RPSP croit que les politicien·nes devraient simplement obéir aux biais cognitifs présumés de la masse xénophobe.

Au moins, maintenant on en a le cœur net : le parti est uni, les fameuses chicanes viennent encore de la même faction qui est tellement isolée qu’elle recourt aux médias de masse pour exercer son influence.

Le clan Nadeau-Dubois, lorsqu’il était à la barre du parti, demandait à la gauche de se rallier à tout prix et de cesser les critiques publiques. Maintenant que son emprise lui glisse des doigts, Renaud Poirier St-Pierre s’adresse à TVA pour passer son message.

Celui qui est aujourd’hui directeur dans l’entreprise de relations publiques TACT – qui compte parmi ses clients la Fédération des chambres de commerce, l’Ordre des conseillers en ressources humaines et Ray-Mont Logistiques – demande sans surprise à ses ancien·nes camarades de continuer le virage à droite que sa faction a échoué à imposer au parti.

Selon ce professionnel de l’image, Québec solidaire aurait connu un « virage trop identitaire » en abordant « trop l’immigration et [en étant] trop frontal sur la laïcité ». Il croit qu’il faut « recentrer » le parti sur la question de l’économie.

En gros, pour remonter sur le plan électoral, Québec solidaire doit être déloyal envers sa base et les personnes les plus précaires. Rallier des votes en abandonnant ses principes, c’est précisément le sens du virage « pragmatique » promu par la droite du parti.

Une étonnante conclusion après la victoire de Mamdani.

Loyauté, intégrité et discipline

Ce qui est certainement le plus irritant dans les prises de parole de l’ancien spin de GND, c’est sa pensée binaire et réductrice.

Poirier St-Pierre semble convaincu que l’électorat est fait d’imbéciles susceptibles d’obéir aux stimuli des professionnel·les de la communication. Pire, il croit que les politicien·nes devraient simplement obéir aux biais cognitifs présumés de cette masse xénophobe.

Or, non seulement le public est capable d’intelligence, mais l’époque est précisément au rejet des arrivistes et des politicien·nes de carrière. De Trump à Mamdani, en passant par Carney, l’électorat favorise systématiquement les outsiders, ceuzes qui ébranlent les habitudes et ouvrent de nouveaux horizons de possibilité.

Une gauche intègre, loyale et disciplinée a plus de chance aux urnes que ce que quelques manœuvres politiciennes pourraient lui offrir.

Sur son Substack, RPSP avance que la victoire démocrate de New York se fonde sur l’abandon de la plateforme des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA). Il prétend que le choix de Mamdani de faire campagne sur le coût de la vie est un refus intégral des thèmes de la guerre culturelle, comme si le candidat avait abandonné les minorités et les migrant·es.

Mais si le maire désigné a bel et bien fait preuve d’une grande discipline dans son message en se concentrant sur des engagements clés reliés au coût de la vie malgré les tentatives de diversion islamophobes, il a aussi fait preuve d’une intégrité rare et d’une loyauté inébranlable envers les personnes les plus marginalisées. C’est d’ailleurs cette loyauté qui lui a valu une véritable armée de bénévoles, les communautés noires, migrantes et 2SLGBTQIA+ en première ligne.

Zohran n’est pas qu’un politicien, c’est un camarade. Il aurait pu décider de plier devant les critiques, pour tempérer les millions qui ont été dépensés par les ultra-riches, mais il est resté intègre.

Il a fait campagne pour l’emporter, bien sûr, mais pas à tout prix. Il cherchait à obtenir un mandat clair qui lui donnerait les coudées franches une fois au pouvoir. Il sait que la mise en œuvre de son programme va mener à des affrontements avec la gouverneure de l’État, le gouvernement fédéral et le Parti démocrate lui-même.

Son intégrité et sa loyauté font partie de sa stratégie politique autant que sa discipline. Parce que c’est ce qu’exige l’ambition.

L’économie d’abord

En surface, je pourrais être d’accord avec la nécessité de mettre l’économie au premier plan du discours de la gauche, c’était même l’objet de ma dernière chronique.

Mais quand la classe professionnelle exige de parler d’économie, c’est rarement pour mettre les intérêts des travailleur·euses précaires, des pauvres et des minorités de l’avant. C’est encore pour nous assommer avec une « classe moyenne » et des « monsieur-madame Tout-le-Monde » dont les intérêts sont étrangement alignés avec les siens.

Poirier St-Pierre semble convaincu que l’électorat est fait d’imbéciles susceptibles d’obéir aux stimuli des professionnel·les de la communication.

On sait pourtant qu’il y a tout un électorat qui se tait d’élection en élection précisément parce que les inégalités et la redistribution de la richesse ne font pas partie du portrait.

Je reste convaincue qu’une gauche intègre, loyale et disciplinée a plus de chance aux urnes que ce que quelques manœuvres politiciennes pourraient lui offrir.

Évidemment qu’il faut quitter le terrain de la guerre culturelle que mène la droite, mais abandonner les personnes qui en sont victimes au nom de présumés gains superficiels est un simple refus stratégique. C’est sacrifier sa reine pour éliminer un pion.

Les New-Yorkais·es n’ont pas élu un musulman socialiste pour une simple question de relations publiques : illes ont élu un des leurs. Quelqu’un dont les valeurs et l’engagement ont été démontrés maintes fois dans l’adversité. Quelqu’un qui a subi sous leurs yeux une campagne de haine diffamatoire qui fait écho à la violence de leur quotidien.

Quelqu’un qui va tout faire pour mettre en œuvre sa plateforme sociale-démocrate précisément parce que ses aspirations sont largement plus ambitieuses.