Que demandent les employé·es d’entretien de la Société de transport de Montréal, en pleines négociations avec leur employeur? Pourquoi étaient-ils en grève, pourquoi ont-ils interrompu leur débrayage – et qu’est-ce que le gouvernement provincial a à voir dans tout ça?
Ce mardi 11 novembre, le syndicat des 2400 employé·es d’entretien de la Société de transport de Montréal (STM) a suspendu sa grève après que le ministre du Travail du Québec, Jean Boulet, a annoncé qu’il voulait devancer l’entrée en vigueur de la loi 14, qui s’attaque au droit de grève et permettrait d’imposer des conditions de travail aux salarié·es.
Les employé·es d’entretien faisaient la grève, sauf aux heures de pointe, depuis le 2 novembre et les moyens de pression devaient s’étirer jusqu’au 28 novembre, pour mettre la pression sur leurs patrons, justement avant que la loi 14 n’entre en vigueur le 30 novembre.
Notons que deux autres syndicats de la STM prévoient des grèves. Les chauffeurs annoncent un arrêt complet des services cette fin de semaine, et les employé·es de bureau doivent débrayer mardi et mercredi la semaine suivante. Dans les deux cas, ce sont des premières depuis plusieurs décennies.
Mais pour les employé·es d’entretien, tout va se jouer autour de la table de négociations, pour le moment. Qu’est-ce qu’ils demandent, et qu’est-ce qui bloque?
Un budget mal utilisé
Depuis plusieurs mois, les travailleur·euses d’entretien de la STM dénoncent des conditions de travail difficiles et déplorent certains choix budgétaires de leur employeur : des horaires atypiques, des déplacements internes fréquents, un recours accru à la sous-traitance et de façon plus large, un manque de financement pour assurer un service de transport de qualité dans Montréal.
« Dans les rencontres, on a bloqué à deux niveaux : surtout au niveau salarial et au niveau de la sous-traitance », explique Bruno Jeannotte, président du Syndicat du transport de Montréal (STM-CSN).
« Au niveau salarial, dans le contexte du fait qu’on avait une convention collective de sept ans, tout le contexte de la COVID, de l’inflation […] il y avait une forme de rattrapage que les gens voulaient », résume le représentant syndical.
Il rappelle que sur une base annuelle, l’inflation s’est élevée à environ 7 % à certains moments au cours des dernières années, alors que les syndiqué·es pouvaient uniquement compter sur une bonification de leur salaire de 2,5 %.
Bruno Jeannotte déplore aussi le fait que la STM aurait recours à trop de sous-traitance au profit du privé.
« On dirait que la STM, en ce moment – je ne sais pas si c’est par les orientations du gouvernement, mais elle préconise, même qu’elle prône le choix d’aller vers le privé, du fait qu’elle est sous-financée actuellement et plus capable de s’auto-financer. Donc elle essaie d’abandonner certains services pour regagner du financement pour peut-être réinjecter dans les infrastructures. »
Une telle solution mène en fait à des coûts qui gonflent, critique-t-il.
« Une chose qui est sûre, ça ne fonctionnera pas longtemps comme ça, c’est sûr et certain. La STM semble vouloir trouver des pistes d’économies en allant vers la sous-traitance. Mais pour nous, la sous-traitance, c’est pas une option économique. »
« Ou si c’est des petites économies, ça va devenir des dépenses éventuellement qui vont prendre de l’envergure, parce que partout où on a sous-traité au plus bas soumissionnaire, on s’est retrouvé dans des scénarios où, après deux ans, trois ans, cinq ans, on a des explosions de coûts. »
« On perd l’expertise, on perd la main-d’œuvre et là, on est au détriment du privé dans plusieurs situations », ajoute Bruno Jeannotte.
« Dans les rencontres, on a bloqué à deux niveaux : surtout au niveau salarial et au niveau de la sous-traitance. »
Bruno Jeannotte, président du Syndicat du transport de Montréal (STM-CSN)
Le syndicat pointe également du doigt les priorités budgétaires de la STM et de l’administration municipale. Selon lui, les investissements se concentrent sur de grands projets, et non suffisamment sur la maintenance, au détriment de la qualité du service et même de la sécurité.
« Le gouvernement autant que l’ancienne mairesse ont investi des milliards dans des projets comme le Centre de transport Bellechasse : c’est au-dessus de 600 millions $ et ça aurait dû en coûter 200. Dans un contexte financier si difficile, c’est peut-être pas le meilleur. »
Pendant ce temps, remarque le président du syndicat, « les stations de métro ne vont pas bien, il y a des risques au niveau de l’infrastructure ».
Par exemple, « il y a une quinzaine d’années, les préposés à l’entretien ciraient tous les planchers des stations de métro, ils mettaient un enduit sur les planchers pour éviter que l’eau et le sel s’infiltrent à travers les joints de céramique et viennent attaquer la structure », illustre le président du syndicat.
« Dans le sous-financement, dans les coupes […] on a réduit le nombre de préposés. En fait, on fait le moins de tâches préventives possible. Quand on fait plus du préventif, on fait du réactif. Qu’est-ce qui s’est passé? L’eau et le sel se sont infiltrés dans les planchers. »
Rappelons que la station de métro Saint-Michel a dû être fermée pour des travaux d’urgence pendant un mois à la fin de l’année dernière, parce que des poutres structurelles gravement détériorées avaient été repérées.
Attaques provinciales contre le droit de grève
Le contexte politique, non seulement municipal, mais aussi provincial, pèse lourd sur les négociations à la STM.
La loi 14, adoptée au printemps par le gouvernement Legault et qui doit entrer en vigueur à la fin du mois, donne au gouvernement la possibilité d’imposer le maintien de nombreux services en cas de débrayage, de bloquer des grèves qui auraient un impact jugé trop important sur la population et d’imposer un arbitrage et donc de mettre fin aux négociations libres.
Le ministre du Travail, Jean Boulet, a annoncé plus tôt cette semaine qu’il comptait devancer l’entrée en vigueur de la loi en réponse aux grèves à la STM. Mais il a pour cela besoin de l’appui de tous les partis, ce que lui refuse Québec solidaire. Le premier ministre François Legault a écarté mercredi la possibilité de recourir au bâillon pour contourner l’opposition.
Le syndicat des employé·es d’entretien avait tout de même suspendu son mouvement de grève dès mardi, pour s’assurer de garder une marge de manœuvre dans les négociations.
Il ne peut pas actuellement reprendre les moyens de pression avant la fin du mandat de grève qui vient d’être interrompu et qui devait finir le 28 novembre. Or, la loi 14 doit entrer en vigueur peu après, le 30 novembre.
Même sans être déjà en vigueur, cette loi impacte déjà les négociations en décourageant l’employeur de faire des concessions, puisqu’il peut espérer une intervention gouvernementale favorable, constate Bruno Jeannotte.
« La loi 14 est venue nous empêcher de bien négocier avec l’employeur. Dès l’arrivée du projet de loi, on a vu le changement de l’employeur à la table des négociations, et ces dernières semaines encore plus depuis qu’ils menaç[aient] de faire avancer le projet de loi. »
« La loi 14 en soi est une problématique pour tous les salariés du Québec », affirme-t-il. « Si les syndicats ne sont plus outillés pour être capables de mettre des moyens de pression pour faire bouger les employeurs, c’est l’ensemble des salariés qui ne seront plus capables de bonifier leurs relations de travail. »
« Si les salaires augmentent au Québec, c’est parce que les syndicats s’assurent d’avoir un salaire juste », insiste le représentant.
Vers une entente?
Bruno Jeannotte continue de croire à une résolution, malgré la suspension de la grève.
« C’est sûr qu’en reculant d’un pas, on s’enlève un levier qui est important, parce que la grève avait son impact, c’est clair, net et précis, pour être capable de mettre la pression. »
« Est-ce que l’employeur va rester assis sur ses mains? On va espérer que la mairesse [de Montréal Soraya Martinez Ferrada] puisse faire des interventions et que le gouvernement puisse dire : “considérant les efforts mis en place, on va tenter aussi de financer adéquatement”. »
« On va espérer que la STM, vu qu’on est proche d’une entente, va continuer de cheminer. »
La STM affirme avoir présenté plusieurs offres globales jugées « porteuses », incluant une bonification salariale, mais toutes ont été rejetées par le syndicat. La directrice générale de la société de transport, Marie-Claude Léonard, se dit satisfaite de la reprise du service régulier tout en exprimant sa déception de ne pas avoir conclu d’entente.