Pivot a recueilli les témoignages de citoyen·nes qui ont tenté de voter dimanche, sans succès, ainsi que d’une personne travaillant au scrutin et qui a observé plusieurs obstacles au droit de vote. Ces histoires mettent en lumière des enjeux d’accès, notamment en lien avec l’inscription et la révision de la liste électorale, en plus de problèmes informatiques sur le site d’Élections Montréal.
Maxime* travaillait à un bureau de vote dans un arrondissement de la métropole dimanche, jour des élections municipales dans la province.
Au courant de la journée, et même pendant les jours de vote par anticipation, il a dû renvoyer des dizaines d’électeur·trices qui souhaitaient exercer leur droit de vote. Leurs noms n’apparaissaient pas sur la liste électorale qu’il avait en main et qui avait été établie par Élections Montréal avec des données fournies par Élections Québec.
Certain·es n’étaient tout simplement pas inscrit·es et n’en avaient pas conscience.
Dans plusieurs cas, leurs cartes électorales, envoyées par Élections Montréal en octobre pendant la période de révision de la liste électorale, n’avaient jamais abouti dans leurs boîtes aux lettres, entre autres à cause des délais liés à la grève chez Postes Canada. Ces cartes auraient permis aux électeur·trices de vérifier leur statut et de procéder à des changements d’information, notamment en cas de changement d’adresse, par exemple.
« Élections Montréal aurait dû prolonger la révision de la liste, mais ne l’a pas fait », critique Maxime, en déplorant le manque de communication avec les citoyen·nes de la part de l’organisme. « Ce n’est pas pour rien que le taux de participation n’est pas élevé. »
Problème informatique
Certains cas de figure dévoilent un autre enjeu. Pendant quelques heures dimanche, le site Web d’Élections Montréal fournissait de fausses informations aux électeur·trices qui n’avaient pas reçu de carte d’appel au vote et qui ne disposaient que de cet outil en ligne pour trouver leur bureau de scrutin.
En se présentant au bureau auquel les renvoyait le site Web d’Élections Montréal, plusieurs électeur·trices étaient informé·es par le personnel électoral qu’iels étaient plutôt censé·es voter sur un tout autre lieu de scrutin.
Vers le milieu de la journée, Maxime a remarqué que des électeur·trices se plaignaient d’avoir obtenu des informations erronées sur la page « Où et quand voter » du site Web d’Élections Montréal. Cet outil permet normalement aux citoyen·nes de déterminer à quel bureau de vote iels doivent se présenter le jour du scrutin en utilisant leur code postal et leur numéro d’immeuble.
« Au début, je ne pensais pas que c’était un problème généralisé, j’ai juste pensé que la personne avait mal regardé, donc j’ai fait la recherche moi-même », explique-t-il. C’est là qu’il a remarqué que quelque chose clochait : le code postal qu’il avait entré avait été modifié par l’outil de recherche et le bureau de vote affiché n’était donc pas le bon.
« Je l’ai fait plusieurs fois, pour plusieurs électeurs, et je me suis rendu compte que ça ne donnait pas les bonnes informations », explique-t-il.
Dans tous les cas, Maxime avait une directive claire : il ne pouvait en aucun cas permettre aux électeur·trices qui n’étaient pas inscrit·es sur ses listes de passer aux urnes dans son bureau de vote.
Plusieurs sont ainsi rentré·es bredouilles, découragé·es par l’expérience et disposant de peu de moyens pour se déplacer vers un autre bureau de vote, en raison des complications de transport engendré par la grève de la Société de transport de Montréal (STM). « Il y a des gens qui venaient déjà d’arriver de loin, et qui se sont dit que ça ne valait pas la peine » de se déplacer une nouvelle fois, raconte Maxime.
Il dit avoir dû renvoyer une personne âgée à mobilité réduite, arrivée au mauvais bureau de vote après avoir obtenu une information erronée et qui aurait dû aller aux urnes à plus de 18 minutes à pied, dans un bureau vraisemblablement plus près de son domicile.
Questionné par Pivot, Élections Montréal confirme dans un courriel que des signalements ont été portés à son attention. « Nous avons communiqué avec notre fournisseur de service et des correctifs ont été rapidement apportés. »
« Dans l’intervalle, nous avons pu accompagner les électrices et les électeurs, notamment via notre centre d’appels qui était ouvert jusqu’à 20 h. »
Cependant, aucune des sources qui travaillaient dans des bureaux de vote le jour des élections et qui se sont confiées à Pivot n’a eu connaissance d’un numéro d’aide aux citoyen·nes.
Pour Maxime, il va de soi que si Élections Montréal avait conscience que son site Web présentait des problèmes, elle aurait dû indiquer que les informations qu’il offrait pouvaient être erronées. L’organisme aurait également dû prolonger les heures de vote, sachant que des citoyen·nes ne seraient pas référé·es au bon endroit, pense-t-il.
Inscription défaillante
Angel Sumire a 19 ans, mais elle n’en est pas à ses premières élections. Lors du scrutin fédéral, en avril dernier, elle n’avait eu aucun problème à accéder aux urnes avec sa carte électorale.
À l’approche des élections municipales, elle attendait donc d’en recevoir une nouvelle par la poste, à l’adresse où elle habite depuis plus d’une décennie avec sa mère. Cette dernière en a reçu une, mais pas Angel.
Elle a néanmoins décidé de se présenter à son bureau de vote dans Lachine le jour de l’élection, avec une pièce d’identité et un relevé de carte bancaire sur lequel figurait son adresse.
« Ils ont cherché mon nom, mais seul celui de ma mère figurait [sur la liste électorale]! » Angel. « Les employés m’ont demandé quand j’avais déménagé. Je leur ai répondu “j’ai passé presque toute ma vie ici” et ils m’ont juste regardée d’un air perplexe. »
« C’était comme si je n’existais littéralement pas! »
Elle affirme que plusieurs ami·es qui vivent avec leurs parents ont eu le même problème.
Selon Élections Québec, la grande majorité des jeunes qui atteignent l’âge de 18 ans sont automatiquement inscrits aux listes électorales via les données de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).
Certains cas rares, liés à l’obtention récente de la citoyenneté canadienne ou à un changement d’adresse, peuvent faire en sorte qu’une personne ne soit pas automatiquement ajoutée, précise Julie Saint-Arnaud Drolet, porte-parole d’Élections Québec.
Mais ces cas de figure ne s’appliquent pas à Angel Sumire, qui n’est pas nouvellement citoyenne et n’a pas non plus déménagé récemment.
Obstacles à la participation
Angel Sumire souligne qu’elle avait pu facilement voter aux dernières élections fédérales en s’inscrivant sur son lieu de vote, le jour même des élections, chose qui est permise par la loi électorale à ce palier. La loi québécoise, elle, ne permet pas de s’inscrire à la liste électorale sur place.
« On est conscient qu’il peut s’agir d’obstacles au vote », avance Julie Saint-Arnaud Drolet, d’Élections Québec. « Le système, les règles peuvent engendrer parfois ces obstacles qui rendent les choses compliquées pour les électeurs. »
Elle confirme qu’au palier provincial, Élections Québec a déjà recommandé au gouvernement de permettre l’inscription lors du vote par anticipation et le jour des élections, justement dans le but d’éliminer des problèmes d’accès.
« Cela nécessite par contre l’utilisation de technologie, d’une liste électorale informatisée pour avoir accès et pour marquer en direct les électeurs qui auraient déjà exercé leur droit de vote », remarque-t-elle. C’est déjà le cas dans le cadre des scrutins sur les campus universitaires, notamment afin de permettre aux étudiant·es qui résident ailleurs dans la province d’accéder au vote.
Élections Montréal concède aussi que les procédures liées à l’inscription des électeur·trices gagneraient à être simplifiées, comme c’est le cas aux élections fédérales.
« À chaque élection, des personnes sont très insatisfaites de constater qu’elles ne peuvent voter le jour du scrutin parce qu’elles ne sont pas inscrites pour voter », écrit l’organisme dans un courriel.
« Une modification de la Loi pourrait rendre cette mesure plus flexible. Entretemps, Élections Montréal doit respecter la Loi en maximisant les efforts réalisés en début de période électorale et ainsi encourager la population à vérifier son inscription dans les temps prévus. »
LA LISTE ÉLECTORALE, C’EST QUOI?
La liste électorale permanente du Québec est un fichier qui est mis à jour en continu par Élections Québec à partir de diverses sources d’information, dont la RAMQ, le SQCA et Immigration Canada.
Selon Élections Québec, 92 % des Québécois·es seraient inscrit·es à la liste électorale. Sauf que sur une population de 6,3 millions d’électeur·trices au Québec, les 8 % qui n’y figurent pas représentent tout de même 504 000 personnes.
Lors d’une élection municipale, Élections Québec effectue une extraction de la liste électorale permanente avec le nom de tous les électeur·trices dont la résidence principale se trouve sur le territoire d’une municipalité. Cet extrait de la liste est alors transmis au président des élections de chaque municipalité.
Ce dernier y ajoute ensuite une liste d’électeur·trices non-domicilié·es, soit des personnes dont la résidence principale n’est pas dans la municipalité, mais qui possèdent en leur nom personnel un bien immobilier ou une entreprise.
Perdre son adresse
L’artiste Stéphanie Boulay venait de déménager dans l’arrondissement Hochelaga-Maisonneuve avant la tenue du scrutin. Ayant effectué un changement d’adresse officiel, elle a tenté de voter à son nouveau bureau de vote dimanche – sans succès.
Selon elle, l’adresse où elle a emménagé ne figurait pas sur la liste électorale. Au bureau de vote, on lui aurait d’abord affirmé qu’elle n’était pas au bon endroit, alors que l’adresse de ses voisins immédiats figurait sur la liste.
Qui plus est, le superviseur du bureau de vote lui aurait indiqué qu’elle ne pourrait pas non plus voter dans son ancien arrondissement, puisque son adresse avait été modifiée sur la liste d’Élections Québec.
Stéphanie Boulay a relaté son expérience sur les réseaux sociaux lundi, au lendemain des élections, générant plusieurs réactions d’abonné·es qui disaient avoir vécu des expériences semblables.
« Au début, je me doutais que j’étais une exception », raconte-t-elle. « Mais après, quand j’ai reçu une cinquantaine de messages et plus de gens qui racontaient habiter le même endroit depuis trois ans, être inscrits partout, mais pas au municipal, avoir essayé de voter à différents bureaux de vote, mais que c’était jamais le bon, […] j’ai compris qu’il y avait un problème. »
Dans l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc Extension, Jessica Prudencio a rencontré le même obstacle. Elle venait tout juste de déménager, au début du mois d’octobre, et s’était assurée d’effectuer les démarches auprès du Service québécois de changement d’adresse (SQCA), qui recoupe des données pour Élections Québec, entre autres, et ce, avant même d’arriver dans son nouveau chez-soi.
Malgré cela, elle n’apparaissait pas sur la liste électorale de son nouveau bureau de vote, à la Casa d’Italia. Sauf que dans son cas, on lui a recommandé de se rendre dans son ancien bureau de vote, au Patro Villeray, dans le même arrondissement, où elle a finalement pu voter.
« J’ai dû me déplacer », raconte-t-elle. « Et je me dis qu’avec la grève de la STM, il y a tellement de gens qui n’ont pas pu avoir les moyens de transport pour aller voter sûrement, ou qui ont été découragés. »
Dans les deux bureaux de vote qu’elle a visité le 2 novembre, Jessica Prudencio assure avoir rencontré d’autres personnes qui ont connu des problèmes d’inscription.
Un système problématique?
« Il n’y a pas de problème généralisé avec notre liste électorale », assure Julie Saint-Arnaud Drolet, d’Élections Québec. « Elle est mise à jour, elle est fiable, elle est juste. »
Cependant, elle ajoute que la liste électorale établie par l’organisme, notamment avec les informations soumises par le SQCA, a été envoyée aux municipalités le 5 septembre dernier. En d’autres mots, un·e citoyen·ne qui aurait effectué un changement d’adresse après cette date verrait ses informations modifiées sur les bases de données d’Élections Québec, mais sa nouvelle adresse ne serait pas transmise à la municipalité.
« Cette personne doit faire une démarche auprès de la municipalité pour s’inscrire », ajoute Julie Saint-Arnaud Drolet.
Pour que Jessica et Stéphanie Boulay puissent accéder au vote à leur nouvelle adresse, elles auraient donc dû changer d’adresse au plus tard le 4 septembre, une date qui précède pourtant leurs déménagements.
« Je comprends que ça peut être perçu comme un problème pour la personne, parce que ça peut l’empêcher d’exercer son droit de vote, mais cette mécanique-là, ce n’est pas une erreur », défend Julie Saint-Arnaud Drolet.
« Il n’y a pas de problème avec la liste, mais ça peut être problématique pour la personne. »
* Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à cette personne dont les témoignages auraient pu susciter des représailles.