La haine de Donald Trump est devenue un lieu commun un peu partout en Occident. À peu près tout le monde de l’extrême gauche au centre droit dénonce avec raison la dérive autoritaire et fascisante du monarque républicain.
Cette concentration de l’attention collective sur une seule personne a engendré une sorte d’attitude attentiste. Certain·es espèrent un tyrannicide ou misent sur la mauvaise santé d’un vieillard amoureux de fast food. D’autres préfèrent attendre des élections qui rétabliront enfin l’État de droit.
Quelle que soit l’issue espérée, le raisonnement reste le même : le trumpisme mourra avec Trump.
Mais ce n’est pas comme ça que fonctionne l’histoire. Les personnages politiques importants sont d’abord et avant tout les produits de phénomènes culturels qui les dépassent et qui leur survivent.
La victoire culturelle de Reagan
Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder du côté de la révolution conservatrice des années 1980.
Produit d’une conjoncture économique, sociologique, politique et idéologique bien particulière, elle était en gestation depuis plusieurs décennies. Le franc succès de figures comme Ronald Reagan et Margaret Thatcher marquait par-dessus l’aboutissement d’une transformation des mentalités au sein de l’électorat.
Exaltation de l’individualisme et du consumérisme, rejet de l’État-providence, méfiance envers les syndicats, remise en cause des acquis du mouvement féministe, support à la dérèglementation des marchés et bien d’autres choses encore.
Tout cela ne fut pas imposé à la population d’un jour à l’autre : elle en vint à le demander.
Si, demain matin, la totalité du gouvernement Trump devait disparaitre, tout cela persisterait.
Cette transformation était le produit d’une véritable révolution culturelle. S’imposait une nouvelle vision du monde, du travail, de l’État ou de la vie en société qu’un simple changement de gouvernement ne pouvait contrarier.
L’arrivée au pouvoir du démocrate Bill Clinton aux États-Unis ou celle du travailliste Tony Blair au Royaume-Uni en 1997 le montrent bien. Ces prétendus progressistes n’entreprirent pas de rénover l’État-providence, de taxer les plus riches ou de renationaliser ce qui avait été privatisé. L’électorat l’aurait-il même accepté?
Après tout, l’Histoire était finie et le néo-libéralisme fêtait sa victoire totale. On pouvait au mieux l’accommoder.
La victoire culturelle de Trump
Dans une entrevue accordée au New York Times le 1er novembre dernier, l’actrice Jennifer Lawrence affirme qu’il vaudrait peut-être mieux pour elle de cesser de critiquer Donald Trump puisque cela ne ferait qu’ajouter de l’huile au feu de la division.
Aussi anecdotique soit-elle, cette déclaration témoigne d’un constat que font instinctivement les libéraux et les libérales un peu partout en Occident : le trumpisme a gagné la guerre culturelle.
Tant aux États-Unis que dans ses colonies de l’OTAN, les médias mainstream accordent une place grandissante aux idées ou aux figures d’extrême droite et limitent la place des voix progressistes, tout en se revendiquant de la pure neutralité. Jadis l’affaire d’obscurs blogues néo-nazis, la théorie du grand remplacement, par exemple, est devenue à mots plus ou moins couverts la ligne éditoriale de la plus grande entreprise de presse au Québec.
Nos luttes ne pourront jamais aboutir si nous ne bâtissons pas une authentique contre-culture.
Quant à eux, les partis se prétendant libéraux et socio-démocrates adoptent de façon croissante des postures anti-immigration et anti-trans pour plaire à un électorat qui se radicalise. D’autres, comme le premier ministre Mark Carney, optent pour le militarisme, l’austérité et une centralisation toute présidentielle des pouvoirs.
Si, demain matin, la totalité du gouvernement Trump devait disparaitre, tout cela persisterait puisqu’une part considérable de l’électorat y adhère désormais (incluant celles et ceux qui méprisent hypocritement Trump).
Fantasmer un idyllique « après » devient une excuse pour arrêter de penser et surtout arrêter de lutter. La maison ne se rénovera pas magiquement parce que le propriétaire l’a vendue.
Ça se passe sur Reddit
Mais alors qu’est-ce qu’on fait?
Quand la gauche se trouve en état de vulnérabilité, elle se retourne vers ses livres et ses revues. Faute de gagner, elle pourra se réjouir d’avoir la meilleure analyse. Olivier Niquet le résumait bien sur son blogue le 1er novembre dernier : « Malheureusement, les livres, c’est bien beau, mais aujourd’hui, ce n’est pas le principal outil d’influence. »
On ne gagne pas des élections ou des luttes sociales avec de longs traités abscons, mais c’est comme si on ne savait pas quoi faire d’autre (je m’inclus là-dedans).
La gauche a donc perdu la guerre culturelle sans combattre. Trop certaine de sa supériorité intellectuelle, elle ne souhaitait pas se « déshonorer » en descendant dans la bouette.
Les personnages politiques importants sont d’abord et avant tout les produits de phénomènes culturels qui les dépassent et qui leur survivent.
Il faut plus que jamais cesser de concentrer notre attention sur des figures totémiques comme Trump. Pendant que le mouvement dont il n’est qu’un porte-parole continue à faire des gains dans l’esprit du public, nous nous contentons de moquer son inculture, de soulever son hypocrisie ou de déconstruire sa rhétorique. Lui, il avance.
Nos luttes ne pourront jamais aboutir si nous ne bâtissons pas une authentique contre-culture qui utilisera les outils de l’adversaire.
La victoire du social-démocrate Zohran Mamdani à la mairie de New York mardi le montre bien. Avec la quasi-totalité des médias contre lui, il a investi le Web et les balados tout en collaborant avec des humoristes et des streamers de gauche. Par-dessus tout, il est cool : il connait la culture numérique, celle des jeux vidéos, du hip-hop et des memes.
Nos figures de gauche savent-iels même ce qu’est Reddit?