Le gouvernement libéral de Mark Carney vient de déposer son premier budget, qui est marqué en premier lieu par une explosion des dépenses militaires. Il comporte aussi les importantes dépenses pour la construction de logement promises lors des élections, ainsi que certains investissements pour l’égalité de genre. Par contre, il n’offre rien pour l’environnement et la lutte aux changements climatiques, en plus de venir réduire les impôts des particuliers comme des entreprises.
Le ministre fédéral des Finances François-Philippe Champagne vient de présenter le premier budget du gouvernement Carney et celui-ci marque un glissement de son parti vers la droite par rapport à l’époque de Justin Trudeau.
« C’est un budget qui reprend plusieurs éléments du programme conservateur et qui est affairiste comme plusieurs budgets fédéraux l’ont été par le passé, mais qui a un accent militariste qu’on est plutôt habitué de voir du côté des conservateurs », remarque Maxim Fortin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).
Le plus grand centre de dépense de ce budget est en effet un investissement massif de 81,8 milliards $ sur cinq ans dans les Forces armées canadiennes. Sur cette somme, notons 20,5 milliards $ pour recruter plus de soldats et augmenter leurs salaires, de même que 10,9 milliards $ en cyberdéfense et 17,9 milliards $ en équipement militaire.
Le gouvernement bonifie aussi de 617,7 millions $ le budget de l’Agence des services frontaliers du Canada. Un montant qui s’ajoute à celui de 1,3 milliard $ ajouté au financement de l’agence par le gouvernement Trudeau en décembre 2024, pour tenter de satisfaire aux pressions de Donald Trump.
Des milliards pour construire du logement parfois abordable
Le gouvernement Carney investit aussi 13 milliards $ sur cinq ans dans Maisons Canada, la nouvelle agence vouée à la construction domiciliaire qui était une des mesures phares des libéraux durant la dernière campagne électorale fédérale.
Même si cela demeure une des mesures majeures de ce budget, la part des nouvelles dépenses liées à l’habitation reste 6,3 fois moins importante que celle attribuée aux projets de renforcement de l’armée canadienne.
Du lot, 1,5 milliard $ sera consacré à protéger le caractère abordable de logements existants et un milliard $ sera consacré à la construction de logements de transition dédiés aux personnes en situation d’itinérance ou sur le point de le devenir.
En conférence de presse, le ministre François-Philippe Champagne s’est félicité « de bâtir des maisons que les Canadiens peuvent vraiment acheter », mais le budget offre peu de détails sur la façon dont les dépenses prévues pourront garantir l’abordabilité de l’habitation au pays.
L’énoncé fiscal précise néanmoins que « Maisons Canada axera principalement ses efforts sur les logements hors marché ».
« Le vrai problème du programme, c’est qu’avec sa structure, on risque de se retrouver avec un peu n’importe quoi. »
Maxim Fortin, IRIS
Un engagement salué par Maxim Fortin, mais celui-ci reste prudent par rapport à la façon dont il sera mis en œuvre. « Le premier projet de Maisons Canada ne contiendra que 40 % de logements abordables : ça veut quand même dire que ce projet, financé avec de l’argent public, contiendra plus de logements inabordables qu’abordables. Ça ne marche pas », souligne le chercheur.
« On est dans une situation où on doit agir en urgence sur le logement et l’itinérance en construisant massivement du logement social, et ce n’est pas ce qu’on voit ici », remarque Maxim Fortin. « Ça amène à la cuillère ce qu’on devrait amener à la pelle. »
Le budget souligne un investissement fait dans le cadre du programme de Maisons Canada qui sera directement attribué à un projet de logement social : 423 millions $ pour créer huit nouvelles coopératives d’habitation rassemblant 837 logements. Le document budgétaire précise que « ce n’est qu’un début ».
« On peut se réjouir de cette reconnaissance du programme coopératif, mais encore faudrait-il le financer massivement », nuance Maxim Fortin.
« Le vrai problème du programme, c’est qu’avec sa structure on risque de se retrouver avec un peu n’importe quoi », résume-t-il.
Rien pour l’environnement
Le budget déposé aujourd’hui par le gouvernement Carney ne contient aucune nouvelle mesure ou dépense pour réduire les émissions de gaz à effet de serre au Canada, ni pour l’adaptation aux changements climatiques.
« Pire encore, il y a environ trois milliards $ de coupures des programmes environnementaux existants à travers les efforts pour réduire les dépenses », précise Hadrian Mertins-Kirkwood, analyste au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA).
Le gouvernement présente de nouveaux investissements de deux milliards $ sur cinq ans pour le secteur des minéraux critiques et stratégiques comme étant des dépenses reliées à l’environnement, mais l’analyste rejette complètement cette prétention.
« Ce sont en réalité des investissements additionnels pour le secteur de la défense. C’est certain qu’une partie de ces minéraux va se retrouver dans des technologies vertes et ça se défend comme stratégie d’investissement pour le développement industriel, mais ce n’est vraiment pas une mesure environnementale », précise-t-il.
En revanche, le budget contient une nouvelle déduction d’impôt pour les projets de liquéfaction du gaz naturel, une mesure qui s’élèvera à 300 millions $ au cours des cinq prochaines années (60 millions $ par année).
Du financement pour l’égalité de genre… pour cette année
Le ministère des Femmes et de l’Égalité des genres aura finalement droit à du nouveau financement et pourra continuer en partie de soutenir certains groupes communautaires du pays, contrairement à ce que craignaient certains de ces groupes. En effet, l’essentiel du financement voué à la lutte contre les inégalités de genre devait arriver à échéance d’ici les deux prochaines années.
Le gouvernement Carney ajoute ainsi 382 millions $ sur cinq ans (76,46 millions $ par année) pour les programmes visant à faire progresser « la pleine participation des femmes à la vie économique, sociale et démocratique du Canada ». La grande majorité de cet argent devrait servir au financement des organismes communautaires voués à ces enjeux.
Il annonce aussi 54,6 millions $ sur cinq ans (10,1 millions $ par année) pour le Fonds de développement des capacités communautaires 2ELGBTQI+. De cette somme, 7,5 millions $ (14 %) seront spécifiquement dédiés à la sécurité lors des festivals de la Fierté partout au pays.
Femmes et Égalité des genres Canada reçoit aussi un financement de 223,4 millions $ sur cinq ans pour renforcer les mesures pour combattre la violence fondée sur le genre, principalement en renouvelant des sommes attribuées à des organismes communautaires existants.
« C’est un budget qui reprend plusieurs éléments du programme conservateur et qui est affairiste comme plusieurs budgets fédéraux l’ont été par le passé, mais qui a un accent militariste qu’on est plutôt habitué de voir du côté des conservateurs »
Maxim Fortin, IRIS
Au total, ce sont donc 660,3 millions $ sur cinq ans qui sont réinvestis dans le ministère – ce qui équivaut tout de même à une somme 124 fois moindre que les 81,8 milliards $ ajoutés au budget des Forces armées canadiennes durant la même période.
En contrepartie, le ministère devra déployer des efforts pour réduire de 8 millions $ annuellement son budget de fonctionnement, en s’efforçant d’améliorer son efficacité organisationnelle.
Selon les calculs de Pivot, le financement total du ministère en 2026-2027 serait ainsi similaire (408,8 millions $) à celui de cette année (407,1 millions $).
Par contre, à moins que le gouvernement n’annonce de nouvelles mesures l’an prochain, il devrait tout de même diminuer de moitié (-52 %) en 2027-2028, descendant à 184,3 millions $, en raison de la fin de plusieurs programmes de financement mis en place durant l’ère Trudeau.
Amputer les revenus de l’État
Le budget comporte aussi plusieurs réductions d’impôt pour les entreprises et les particuliers qui viendront priver le gouvernement fédéral de revenus pour plusieurs années.
La réduction du taux marginal d’imposition du premier palier de revenu, annoncée en campagne électorale et implantée ce printemps, viendra priver le gouvernement de 27,2 milliards $ sur cinq ans (5,5 milliards $ par année).
« Bien sûr, on nous présente ça comme une baisse d’impôt pour les moins fortunés et la classe moyenne, mais comme toutes les déductions d’impôt ce seront les plus riches qui en profiteront le plus », rappelle Hadrian Mertins-Kirkwood.
Le gouvernement Carney ajoute aussi une série de baisses d’impôt pour les entreprises, rassemblées sous le nom de « superdéduction à la productivité ». La mesure, qui se veut une réponse au One Big Beautiful Bill déployé par le gouvernement américain, vise à réduire le taux marginal d’imposition des entreprises de 15,6 % à 13,2 % (-2,4 points de pourcentage) pour « demeurer concurrentiel ».
« C’est un grand déplacement de fonds où on fait un peu partout des coupes qui rappellent l’austérité pour financer des baisses d’impôt et 80 milliards $ d’investissements militaires. »
Hadrian Mertins-Kirkwood, CCPA
La mesure coûtera 1,49 milliard $ en revenu à l’État au cours des cinq prochaines années. Son effet prendra en ampleur avec le temps, coûtant « seulement » 45 millions $ en 2026-2027, mais 421 millions pour la seule année 2029-2030.
Le budget annule aussi la taxe de luxe sur les navires et les bateaux introduite par le gouvernement Trudeau. La mesure aurait rapporté 135 millions $ en revenus d’ici 2030.
Le ministre a justifié cette décision en évoquant que la taxe coûterait trop cher à implanter pour en valoir la peine. « Elle coûte plus d’argent à administrer que ce qu’on en retire en revenu. C’est simplement une décision pragmatique », s’est défendu François Philippe-Champagne à ce sujet.
L’élimination de cette taxe fait partie des efforts de réduction des dépenses que doivent réaliser chacun des ministères, qui ont mené à l’annulation d’une centaine de programmes à travers l’ensemble des ministères fédéraux et qui permettront de réduire les dépenses de l’État de 57 milliards $ au cours des cinq prochaines années.
« C’est un grand déplacement de fonds où on fait un peu partout des coupes qui rappellent l’austérité pour financer des baisses d’impôt et 80 milliards $ d’investissements militaires », conclut Hadrian Mertins-Kirkwood.