Dépossession démocratique : quand voter ne suffit plus

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
Partager

Dépossession démocratique : quand voter ne suffit plus

La reconquête démocratique commence le lendemain du scrutin.

J’ai été le dernier à voter dans mon bureau de scrutin, dimanche soir. En cette journée d’élections municipales, le cynisme m’envahissait. Je me suis finalement décidé à aller voter à la toute dernière minute.

Dans les jours qui ont précédé le scrutin, j’ai vu défiler sur les réseaux sociaux une série de vidéos d’influenceurs expliquant, sur un ton infantilisant, comment aller voter. Ces capsules, probablement animées de bonnes intentions, donnaient parfois l’impression que le public souffrait d’un retard de compréhension sur les mécanismes électoraux – comme si le problème de notre démocratie résidait dans le simple fait que les gens ne savaient pas comment exercer leur droit de vote.

Or, en mettant une emphase démesurée sur le geste de voter, on risque d’oublier que la démocratie ne se résume pas à un rendez-vous aux quatre ans. Cette insistance entretient un récit commode, qui dédouane autant les élu·es que les citoyen·nes d’un engagement qui devrait durer bien au-delà du jour du scrutin.

Le vrai travail démocratique commence après le vote.

Le cynisme, symptôme d’une dépossession

Un sentiment croissant de cynisme traverse la population, et il ne vient pas de nulle part.

Comment faire confiance à des administrations municipales ou provinciales qui se réclament du progrès tout en adoptant des pratiques autoritaires? Comment croire en la sincérité d’un discours sur la participation citoyenne quand les décisions structurantes – comme l’augmentation constante des budgets policiers – semblent déjà scellées?

On multiplie les symboles d’inclusion pendant qu’on renforce les structures d’exclusion.

Ce cynisme, c’est le reflet d’une dépossession démocratique : celle qui s’installe quand les institutions continuent de parler au nom du peuple sans véritablement l’écouter.

Des jeunes exclu·es d’un système qui les concerne

Cette dépossession commence tôt.

En interdisant le droit de vote aux moins de 18 ans, on relègue toute une génération à la marge d’un système dont elle subit pourtant directement les conséquences. Les décisions municipales façonnent les écoles, les logements, les transports et les espaces publics fréquentés par les jeunes – mais leur voix ne compte pas.

Les institutions continuent de parler au nom du peuple sans véritablement l’écouter.

À Montréal, on cite souvent le Conseil jeunesse comme vitrine d’inclusion démocratique des 12-30 ans.

Mais il faudrait évaluer, en toute transparence, combien de décisions municipales ce conseil a réellement influencées. A-t-il pu peser dans le débat sur le financement de la police? Est-il composé de jeunes issus des communautés les plus ciblées par la surveillance policière? Et surtout : l’administration municipale l’écoute-t-elle autrement que pour cocher la case de la participation?

Tant que ces conseils resteront consultatifs, exigeant des jeunes un fardeau de documentation disproportionné au regard de leur pouvoir réel, on ne parlera pas d’un espace démocratique vivant, mais d’un simulacre de participation.

Quand la démocratie oublie la vie des jeunes racisés

Cette dépossession démocratique a parfois des conséquences tragiques.

À Longueuil, il y a un peu plus d’un mois, un adolescent de quinze ans – qui n’aurait eu le droit de vote que dans trois ans – a été tué par un policier.

Et même s’il avait été en âge de voter, quel choix réel aurait-il eu? Aucune plateforme politique ne promet explicitement une police qui ne profile pas, ni un service public incapable d’ôter la vie d’un jeune racisé sans que justice ne soit rendue.

Ce n’est pas écrit sur les bulletins de vote, mais c’est pourtant l’une des réalités les plus criantes de notre démocratie municipale : les décisions de financement, de formation et de reddition de comptes peuvent déterminer qui a le droit de vivre en paix dans sa propre ville.

Comment faire confiance à des administrations municipales ou provinciales qui se réclament du progrès tout en adoptant des pratiques autoritaires?

J’ai co-animé récemment, avec Gabriella Kinté, le lancement de la nouvelle édition du livre Policing Black Lives (NoirEs sous surveillance) de Robyn Maynard. Dans la salle, l’émotion était palpable.

Ce livre, d’une lucidité implacable, arrive à un moment où Montréal se targue d’une diversité sans précédent dans ses lieux décisionnels, tout en augmentant son budget policier à un niveau historique. Cette contradiction est le cœur même de la dépossession démocratique : on multiplie les symboles d’inclusion pendant qu’on renforce les structures d’exclusion.

Les outils oubliés de la participation

Une fois l’élection passée, aucune campagne d’envergure ne pousse les citoyen·nes à exercer les autres formes de participation démocratique pourtant prévues par la loi.

Montréal dispose d’un droit d’initiative citoyenne permettant de forcer une consultation publique après la collecte d’un nombre défini de signatures. Peu le savent.

Comme si le problème de notre démocratie résidait dans le simple fait que les gens ne savaient pas comment exercer leur droit de vote.

Les conseils d’arrondissement et les conseils de ville sont des espaces où chacun·e peut intervenir.

Les demandes d’accès à l’information, souvent gratuites, peuvent contraindre les administrations à la transparence. Mais encore faut-il savoir que ces outils existent, et aussi que les documents à demander existent.

Cette sous-communication des mécanismes de participation, combinée à la complexité des démarches, entretient le statu quo. Elle protège ceux et celles qui gouvernent du regard critique de celles et ceux qu’ils administrent.

Le rôle délégué des médias

Le fameux « quatrième pouvoir », les médias, est souvent celui sur lequel repose tout le poids du contrôle citoyen.

Mais les médias, eux aussi, se trouvent fragilisés : sous-financés, attaqués, ou parfois trop proches du pouvoir municipal qu’ils devraient scruter. Si les médias faiblissent, la démocratie locale perd sa colonne vertébrale.

La démocratie ne se résume pas à un rendez-vous aux quatre ans.

Et quand l’administration municipale louche vers la droite, c’est tout un pan des préoccupations des populations marginalisées qui risque de passer par-dessus bord.

Reprendre la démocratie au quotidien

Voter est un acte important, mais insuffisant. Une démocratie véritable exige une participation continue : surveiller, questionner, contester, proposer, documenter.

La dépossession démocratique, c’est quand on réduit la citoyenneté à un geste périodique.

La reconquête démocratique, elle, commence le lendemain du scrutin, dans la vigilance quotidienne, dans le refus d’accepter que la transparence soit optionnelle, et dans l’exigence que chaque vie compte, même en dehors des urnes.