Alors que les enquêtes officielles sur la mort du jeune Nooran Rezayi, abattu par la police de Longueuil, suscitent leur lot de méfiance, des citoyennes mènent leurs propres recherches. Elles ont notamment parlé à des amis de la victime, présents lors des événements, qui assurent non seulement que Nooran n’était pas armé ni masqué, mais aussi qu’il n’aurait jamais mis la main dans son sac – un geste jusqu’ici présenté comme déclencheur des tirs policiers.
Le 21 septembre en plein après-midi, Nooran Rezayi, quinze ans, a été abattu par un policier du Service de police de Longueuil (SPAL), qui lui a tiré dessus à deux reprises, quelques secondes seulement après l’arrivée des forces de l’ordre.
Cette intervention a eu après un appel au 911 alléguant qu’un groupe de personnes armé et masqué circulait dans l’espace public.
Selon ce qu’on sait, Nooran n’était pas armé, mais la police oui.
Le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), responsable d’enquêter sur la police et ses manquements, se penche sur l’affaire. Mais l’organisme est fortement critiqué pour sa complaisance générale envers les corps de police. Le BEI n’a pour l’instant partagé pratiquement aucun détail de son enquête.
Pendant ce temps, le Service de police de Montréal (SPVM) a lancé une enquête parallèle à celle du BEI, portant quant à elle sur les circonstances qui ont mené à l’intervention du SPAL. Des détails de cette seconde enquête – concernant par exemple le contenu de l’appel au 911 ainsi que les faits et gestes des jeunes ce jour-là – ont déjà fuité dans les médias.
Face au manque de réponses, ou à cause de la difficulté à faire confiance aux corps policiers et au BEI, des citoyen·nes et des proches du jeune garçon s’organisent pour faire eux-mêmes la lumière sur ce drame.
« Pourquoi ça s’est passé? Et qu’est-ce qui va venir après? C’est quoi, maintenant, les réponses? On attend les réponses. »
Hadjira Belkacem
Me Sondes Jelassi, avocate et mère d’un ami de Nooran, raconte avoir recueilli des témoignages et des preuves qui diffèrent de la version relayée dans les médias jusqu’à présent.
« Depuis la mort de Nooran, on entend les médias – radio, télévision, journaux – insister sur ce qui s’est passé : cagoulés, des masques chirurgicaux, des capuchons noirs, des armes, des battes de baseball, du poivre de Cayenne et d’autres objets », relate-t-elle.
« Les médias se sont concentrés sur ce qui s’est passé avant la fusillade, donc les appels au 911, la description des vêtements, les supposées armes », remarque-t-elle. « Mais personne ne parle de ce qui s’est passé pendant l’intervention, personne n’a parlé de ça. »
« Est-ce que les policiers ont informé les jeunes qu’ils étaient en état d’arrestation? On ne sait pas. Combien de jeunes étaient présents? Les quinze jeunes décrits dans l’appel au 911, ont-ils été retrouvés? Personne ne sait. »
La main dans le sac?
En échangeant avec les jeunes présents lors de l’intervention policière fatale, Me Sondes Jelassi a tout de même pu recueillir certains témoignages offrant une version des faits éclairante.
« Au début, les policiers, quand ils ont interpellé les enfants, ils ont dit : “hé, les gars, nous voulons seulement vous parler” », rapporte-t-elle.
« Tous affirment que Nooran n’était pas une menace. D’après les dires des enfants, il s’est arrêté, il a collaboré avec les policiers. »
« Ils veulent savoir la vérité. J’ai essayé d’être présente pour les écouter, les soutenir et les aider à témoigner. »
Me Sondes Jelassi
Concernant les événements tragiques qui ont suivi, « jusqu’à maintenant, il y a deux versions », explique l’avocate.
« Il y a la version que tout le monde connaît : c’est que Nooran a mis sa main dans son sac. »
« Il avait son sac à dos devant lui et quand le policier lui a demandé de lever sa main, il a levé sa main et après, il a mis sa main dans son sac pour montrer qu’il n’avait rien dans son sac à dos. Et c’est pour cette raison que le policier aurait tiré, la première fois », résume la mère de famille.
« Mais il y a une autre version qui est totalement différente et qui est que Nooran n’avait pas son sac à dos devant lui », rapporte Me Jelassi.
« Il avait son sac à dos dans l’une de ses mains – je ne sais pas si c’est la main droite ou gauche. Et puis, durant toute l’intervention des policiers, ses mains étaient au niveau de ses épaules et son sac à dos était dans sa main. »
Selon Me Sondes Jelassi, la version selon laquelle Nooran Rezayi aurait mis la main dans son sac est plus avantageuse pour la police, parce qu’elle aiderait à justifier le fait que le policier aurait tiré une première fois, par peur.
Masqué?
Le récit voulant que les jeunes étaient masqués est lui aussi critiqué par Me Sondes Jelassi..
« Dans une vidéo, un voisin dit : “ils ont tué des enfants”. Parce qu’il voit que c’était des enfants. Je ne sais pas. Les policiers n’ont pas vu que c’était des enfants? » s’interroge-t-elle.
« S’ils étaient cagoulés, je ne pense pas que les voisins auraient pu savoir s’il s’agissait d’adultes, d’enfants ou de femmes », pense l’avocate.
Hadjira Belkacem, directrice de l’Association de la sépulture musulmane au Québec (ASMQ), a aussi rencontré plusieurs témoins et proches pour recueillir leurs témoignages. Ce qu’elle a trouvé recoupe les informations obtenues par Me Jelassi.
Dans une vidéo tournée par Hadjira Belkacem et diffusée sur les réseaux sociaux, on voit des jeunes, présentés comme des amis de Nooran qui étaient présents lors des événements, qui racontent que Nooran n’était pas masqué.
Selon l’un d’eux, Nooran portait « juste quelque chose qui cachait ses cheveux et [allait] en dessous du menton et « son visage était à découvert ».
Ainsi, « on voyait que c’était un enfant de quinze ans », assure un autre jeune en réponse à une question de Hadjira Belkacem.
Un policier connu des jeunes
Plusieurs témoignages indiquent aussi que l’un des policiers du SPAL ayant participé à l’intervention fatale était bien connu des jeunes, qui disent que celui-ci les harcelait.
« Il y a des jeunes qui ont dit […] qu’ils avaient toujours des embrouilles avec le policier », relate Me Sondes Jelassi. « Je ne sais pas si c’est le policier qui a tiré sur Nooran ou l’autre, ça, je ne sais pas. »
« Ils ont même eu des amendes, des tickets, et chaque fois où il a eu affaire avec les enfants, il les traitait mal, ce policier. »
« Le monsieur qui a fait l’acte, qui a tué Nooran, il était connu des jeunes et plusieurs fois ils ont été intimidés par cette personne-là », explique aussi Hadjira Belkacem.
Dans une autre vidéo tournée par elle, les jeunes détaillent leur relation avec l’agent en question.
« On a déjà eu des affaires avec ce policier-là, c’est-à-dire qu’on connaissait déjà le policier », affirme l’un d’eux. « J’ai eu une contravention, lui aussi a eu une contravention, et lui aussi à cause de ce policier. À chaque fois, il nous faisait des discours haineux, il nous insultait, nous criait dessus. »
« Il faisait de l’abus de pouvoir », lance un deuxième jeune.
« Il nous disait : “fermez-la, vos gueules”, à chaque fois, en nous visant, même », poursuit le premier.
« Un jour, on était juste assis entre amis, il est venu nous prendre et nous a dit : “vous n’avez pas le droit d’être là, je vais vous mettre des amendes” », raconte encore le jeune. « On lui demandait pourquoi on ne pouvait pas juste avoir un avertissement et il nous disait : “non, vos gueules, sinon je vous donne une deuxième amende”. »
Des enquêtes qui inquiètent les autorités
Face aux enquêtes citoyennes, la directrice du BEI a dit « être inquiète » et redouter que ces démarches compromettent des preuves ou des témoignages.
Questionné par Pivot, le BEI n’a pas voulu confirmer si les témoignages des jeunes recueillis dans le cadre de ces recherches autonomes seraient pris en compte dans l’enquête officielle.
Selon des informations rapportées par le journaliste de Radio-Canada Pascal Robidas à Tout le monde en parle, l’enquête parallèle du SPVM portera aussi sur ce qui s’est passé durant les deux heures qui se sont écoulées entre la mort de Nooran et l’arrivée du Bureau des enquêtes indépendantes.
Le journaliste rapporte que des enquêteurs s’inquiètent que des jeunes aient fait le tour des maisons et abordé des citoyens pour voir des caméras de surveillance et même qu’ils aient déplacé des éléments de la scène de crime.
Des allégations que Me Sondes Jelassi dément.
« Je peux affirmer avec certitude qu’à mon arrivée, le périmètre était complètement fermé. Donc personne ne pouvait voir où aller dans l’endroit où Nooran s’est fait tirer dessus », assure-t-elle.
« Le lendemain matin, au lieu d’aller au travail, je suis retournée sur les lieux – je n’ai pas pu dormir, personne n’a pu dormir », relate la mère. « J’étais avec [les jeunes]. Ils sont allés voir les voisins pour recueillir les preuves et puis essayer d’avoir le maximum d’informations. »
« On ne veut pas de la vengeance, on n’est pas ici pour la colère, on est là pour avoir la vérité. »
Hadjira Belkacem
« À ce moment-là, ce n’était pas leur intention – ce n’est pas parce qu’ils ne font pas confiance au Bureau d’enquête, c’est qu’ils veulent savoir la vérité », explique Me Sondes Jelassi.
« J’ai essayé d’être présente pour les écouter, les soutenir et les aider à témoigner. »
Hadjira Belkacem partage cette volonté de comprendre ce qui est arrivé. « Pourquoi ça s’est passé? Et qu’est-ce qui va venir après? C’est quoi, maintenant, les réponses? On attend les réponses », demande-t-elle.
« On ne veut pas de la vengeance, on n’est pas ici pour la colère, on est là pour avoir la vérité. »
« C’est tout ce qu’on veut, c’est que justice soit faite à Nooran et que la personne qui l’a tué soit jugée comme tout être humain ici qui fait un drame pareil. »
Bris de confiance
Au-delà des recherches citoyennes, d’autres démarches sont envisagées pour faire toute la lumière sur l’affaire, comme l’explique Me Fernando Belton, avocat de la famille Rezayi.
« Aujourd’hui, il y a des réflexions qui sont mises de l’avant concernant le fait d’avoir peut-être une enquête publique, d’avoir une enquête du coroner pour s’assurer que le public sache ce qui se passe et comment s’est produite cette intervention », explique l’avocat.
« Les gens veulent savoir la vérité parce qu’on ne comprend pas pourquoi Nooran est mort. »
Le ministre de la Sécurité publique Ian Lafrenière s’est dit ouvert à une telle enquête, mais pas avant que le BEI n’ait terminé la sienne. Cela peut prendre plusieurs mois, et même jusqu’à un an.
Une pétition qui réclame une enquête totalement indépendante, menée par un cabinet juridique impartial, circule aussi et a obtenu plus de 1000 signatures à ce jour.
C’est que pour plusieurs, les démarches du Bureau des enquêtes indépendantes, chargé d’enquêter sur la police et ses manquements, ne sont guère prometteuses.
« Les chiffres du BEI, qu’est-ce qu’ils nous disent aujourd’hui? C’est qu’il y a eu 467 enquêtes et que jamais un policier n’a été trouvé coupable », expose Me Fernando Belton.
« C’est ça, c’est ça le résultat des chiffres qu’on connaît aujourd’hui. Donc, s’il y a un manque de confiance, il vient de là. »
Depuis la création du BEI en 2016, 65 enquêtes ont porté plus particulièrement sur la mort d’une personne lors d’une intervention policière. Aucune de ces enquêtes n’a mené au dépôt d’accusations par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), qui se base sur les dossiers que lui soumet le BEI.
« Il y a des raisons pour lesquelles les communautés n’ont pas confiance dans les enquêtes du Bureau des enquêtes dites “indépendantes”. »
Lynda Khelil, Ligue des droits et libertés
La Ligue des droits et libertés (LDL) a livré deux analyses du travail du BEI depuis sa fondation, qui mettent en lumière plusieurs problèmes.
Ainsi, lorsqu’il remet son dossier au DPCP, « le BEI refuse à ce jour de rendre public ce qu’on appelle un résumé détaillé et anonymisé de ses rapports d’enquête », explique Lynda Khelil, de la LDL.
« La population, les familles sont en droit de savoir : comment est-ce que l’enquête a été menée, avec assez de détails? C’est quoi les différentes versions que le BEI a recueillies? »
Or, pour Lynda Khelil, le BEI « a démontré qu’il n’est pas indépendant de la police, qu’il n’est pas impartial, puis qu’il n’est pas transparent ».
En effet, la Ligue des droits et libertés critique que le BEI, censé éviter que la police enquête sur elle-même, demeure trop proche des forces de l’ordre.
La Ligue déplore que le BEI emploie bon nombre d’anciens policiers parmi ses enquêteurs et que la Sûreté du Québec soit impliquée dans le processus de nomination de ceux-ci.
En amont des enquêtes, ce sont les directeurs des corps policiers impliqués qui doivent signaler une situation au BEI, qui se base d’abord sur les versions de faits de la police pour déclencher ou non une enquête, pointe la LDL.
Notons par contre que le policier impliqué dans un événement qui fait l’objet d’une enquête n’est plus obligé de fournir sa version des faits au BEI.
La direction du BEI a le pouvoir de fermer une enquête avant de la conclure et sans avoir à transmettre un rapport au DPCP, souligne aussi Lynda Khelil.
La Ligue des droits note aussi que les conclusions du BEI sont souvent plus collées sur les versions des policiers que sur celles des victimes et des proches. Les familles, elles, disent être traitées avec peu de considération, voire ignorées par le Bureau.
« La confiance, ça se mérite », dit Lynda Khelil. « Et il y a des raisons pour lesquelles les communautés n’ont pas confiance dans les enquêtes du Bureau des enquêtes dites “indépendantes”. »