De Nicholas à Nooran : les enfants qu’on n’a pas su protéger

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
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De Nicholas à Nooran : les enfants qu’on n’a pas su protéger

De Longueuil à Montréal, les « municipalités amies des enfants » se parent de labels, pendant que des enfants comme Péniel, Nooran, Nicholas et Ariel paient le prix du déni politique.

Jeudi dernier, Stéphanie Borel – cette femme de Longueuil qui a aspergé d’eau bouillante un jeune garçon noir de dix ans, Péniel, lui causant des brûlures au deuxième degré sur 4 % de son corps – a plaidé coupable au palais de justice de Longueuil.

Applaudissements.

Toutefois, comme rapporté par Radio-Canada, elle en a profité pour dire qu’elle était harcelée par des jeunes qui s’amusaient à « sonner et décamper » et que cela stressait ses chats. Aucun appel de sa part n’a pourtant été logé au Service de police de Longueuil (SPAL) à ce sujet. (À voir ce qui est arrivé à Nooran, tué par un policier du SPAL à la suite d’un signalement non fondé, on peut se demander ce qui serait arrivé à Péniel.)

Si les élu·es de Longueuil sont resté·es muet·tes sur les gestes de leur concitoyenne, rappelons que rien, dans le Code criminel canadien, ne permet à une personne se disant harcelée de brûler un enfant à l’eau bouillante, fût-ce pour apaiser ses chats.

C’est, à mon sens, après la violence létale, ce qui se rapproche le plus d’un acte haineux, du fascisme ordinaire.

Un rapport pré-sentenciel – un document qui informe le tribunal de certaines circonstances dont tenir compte avant d’imposer une peine – sera produit pour Mme Borel, car la défense soutient qu’elle a « beaucoup travaillé sur elle-même ». (Rappelons, en passant, le rejet au Québec des rapports pré-sentenciels prenant en compte le racisme systémique, considérés comme créant une injustice… Je m’arrête là.)

Longueuil, « municipalité amie des enfants »

Longueuil est officiellement reconnue comme municipalité amie des enfants (MAE), une certification décernée par l’organisme Espace MUNI en collaboration avec UNICEF Canada depuis 2018 et renouvelée en 2022.

Mais au fond, ça mange quoi en hiver, une MAE?

Le programme s’inscrit dans un mouvement mondial visant à promouvoir les droits de l’enfant selon la Convention internationale des droits de l’enfant, le traité relatif aux droits humains le plus largement adopté de l’histoire.

Cette accréditation offre-t-elle vraiment les fondations d’une protection des enfants face à la violence d’État?

Or, avec la mort de Nooran sur la Rive-Sud et ce qui est arrivé à Péniel, il faut se demander : comment Espace MUNI accompagne-t-il Longueuil? Et comment la mairesse Catherine Fournier et son équipe conçoivent-elles l’urgence de communiquer des messages de civilité, non seulement à la population, mais aussi à leurs employé·es?

Pour celles et ceux qui auraient oublié, c’est aussi à Longueuil, dans l’arrondissement de Saint-Hubert, que Nicholas Thorne-Bélance – un enfant de cinq ans – a été tué en février 2014, lorsqu’une voiture non identifiée de la SQ a percuté le véhicule que conduisait son père. Le policier a purgé le sixième de sa peine et ses collègues lui ont même monté une cagnotte de plus de 64 000 $.

L’ironie du label

Cette accréditation de « municipalité amie des enfants » offre-t-elle vraiment les fondations d’une protection des enfants face à la violence d’État?

Les objectifs du programme sont pourtant clairs. Il s’agit notamment de favoriser « l’épanouissement des enfants et la vitalité de la communauté », ainsi qu’« une plus grande participation des jeunes et des familles dans les processus décisionnels » et d’obtenir « un engagement formel du conseil municipal quant au respect des droits et à la prise en compte des besoins des enfants ».

Cela inclut, espère-t-on, même les enfants non blancs, qui portent des capuchons et des vêtements noirs, et qui marchent en groupe en plein jour…

Mais est-ce suffisant?

Comment la mairesse Catherine Fournier et son équipe conçoivent-elles l’urgence de communiquer des messages de civilité, non seulement à la population, mais aussi à leurs employé·es?

Ne devrait-on pas y ajouter une composante visant explicitement la préservation de la vie des enfants, y compris face aux institutions publiques?

Puisque les municipalités paient une contribution pour devenir membre d’Espace MUNI et accéder à ses services, on est en droit de se demander : qu’arrive-t-il lorsqu’une municipalité manque aux engagements du programme? L’accréditation peut-elle être retirée?

Le silence des villes

Et les autres municipalités accréditées MAE? Comment conçoivent-elles leur adhésion à un programme censé protéger les enfants?

Le programme des MAE pourrait par exemple exiger que les municipalités rendent compte des recours civils contre elles concernant des mineur·es. Car une municipalité qui combat les intérêts des enfants devant les tribunaux, ce n’est pas un good look, comme on dit.

Peut-être en saurons-nous davantage, vu le mutisme généralisé, lorsque progressera le recours collectif pour profilage racial visant neuf corps policiers, dont celui de Longueuil, mais aussi ceux de Québec, Laval et Blainville, toutes des villes « amies des enfants ».

Les candidat·es municipaux évitent de se positionner sur les enjeux de fond, et de s’attaquer à ce qui relève de leurs véritables prérogatives.

Je rappelle, au passage, que le Service de police de la Ville de Montréal, qui monte présentement des profils sur des civils mineurs ayant survécu à l’intervention non fondée de la police de Longueuil il y a deux semaines, avait déjà foiré lors des premières heures suivant la disparition du jeune garçon noir de dix ans, Ariel Jeffrey Kouakou.

La journaliste Monic Néron du 98,5 FM avait alors dénoncé publiquement le temps perdu par la police de Montréal avant de déployer tout l’arsenal nécessaire pour retrouver le garçon.

Ainsi, Montréal aussi doit se questionner sur la manière dont elle se présente comme « amie des enfants ». La Ville a en effet adhéré à la Convention internationale des droits de l’enfant en 2016, en adoptant une politique de l’enfant qui l’a fait reconnaître comme MAE. Cette politique s’était accompagnée d’un plan d’action aujourd’hui échu, dont les priorités ont été intégrées au Plan Solidarité, équité et inclusion de la Ville de Montréal.

Les candidat·es municipaux évitent de se positionner sur les enjeux de fond – au-delà des timides communiqués suite à des tragédies humaines causés par leurs employés –, et de s’attaquer à ce qui relève de leurs véritables prérogatives, soit : l’adoption des budgets municipaux, l’orientation des conseils de sécurité publique, la reddition de comptes et l’encadrement des pratiques policières.

S’ils et elles s’obstinent dans cette voie, alors l’avenir leur donnera tort.

***

Alors qu’on entre en campagne électorale, il est troublant de constater que sur le site 1001 mesures, associé à l’Espace MUNI, figurent d’innombrables thèmes inspirants – mais aucun appel à un véritable mécanisme d’imputabilité des pouvoirs municipaux.

Entre les labels, les slogans et les promesses, il y a des enfants.

Ils s’appellent Nicholas, Péniel, Nooran, Ariel.

Et ils méritent mieux qu’une accréditation.