Autour de moi, la vie déborde de raisons de mourir. Chaque recoin sur lequel s’attardent mes yeux est rempli de tentes qui s’étendent à l’infini. Chaque rue dégage l’odeur du désespoir et de la peur.
Le temps passe dans la terreur. Tout ce que je peux faire, c’est consigner l’omniprésence de la mort.
Ce n’est pas seulement une guerre : c’est un projet d’extermination, une tentative claire d’effacer l’existence du peuple palestinien. Ce qui se passe ici dépasse le bombardement, le déplacement forcé et les tueries : c’est l’effacement systématique d’un peuple, la négation de nos vies et de notre droit à exister.
Depuis deux ans, j’endure, je résiste en tant qu’être humain et je refuse que le désespoir déforme mon visage. Pourtant, je suis fatiguée, épuisée.
Je rêve simplement de sécurité, de matins calmes, intacts, sans le grondement des avions, sous un ciel limpide portant seulement les oiseaux. Je veux revoir la mer et être libre de faire mes choix, sans peur.
Je porte en moi des fragments de ma maison détruite, des éclats d’espoir et des promesses que je n’abandonnerai pas.
Gaza… Aujourd’hui, je raconte son histoire avec mes yeux, mes souvenirs et ma mémoire. Chaque coin de cette ville me parle, chaque rue pleure et chaque pierre garde le poids de ce que nous avons vécu.
Depuis que je suis petite, je répète mentalement les mots que j’ai entendus toute ma vie. Mon père les disait, je les entendais de son père avant lui, et ainsi de suite, à travers les générations.
« غزة غزاها البين والنوى » – Gaza, envahie par la séparation et la douleur.
Je me souviens encore du moment où nous sommes revenu·es à Gaza, avant que la guerre ne reprenne une fois de plus. Face aux rues éventrées et aux maisons réduites en poussière, j’entendais résonner la voix de mon père et, derrière elle, celle de mon grand-père.
Leurs paroles traversaient le temps pour me rappeler que ce que nous vivons aujourd’hui n’est qu’un écho de ce qu’ils ont eux-mêmes enduré.
Vous pouvez faire un don pour soutenir Sarah Emad et ses proches.
L’argent amassé doit aider sa famille à évacuer Gaza.
Le chemin de la douleur, de Jérusalem à Gaza
Je repense souvent à Jérusalem, à ses ruelles de pierre et à ce parcours qu’on appelle le chemin de la Croix – la Via Dolorosa. C’est le trajet qu’aurait parcouru Jésus avec sa croix entre sa condamnation et sa crucifixion.
J’en ai beaucoup entendu parler depuis mon enfance, dans les récits de ma famille, les histoires gravées dans nos mémoires. Mais je ne l’ai jamais vu de mes propres yeux. Depuis ma naissance, je vis dans la prison qu’est Gaza et cette ville m’enferme dans ses murs et ses douleurs, me privant de voir la ville sainte dont on me parle avec tant de révérence et de tristesse.
Depuis deux ans, je résiste en tant qu’être humain et je refuse que le désespoir déforme mon visage.
Là-bas, chaque pas raconte la souffrance d’un homme portant sa croix, chaque station témoigne du poids de l’injustice, du silence des témoins, de la persistance malgré la chute. C’est le chemin de toute douleur humaine, celui de la perte, de la peur, mais aussi du courage silencieux qui refuse de s’effondrer.
Même si je ne l’ai jamais parcouru, les pierres de Jérusalem semblent vivre en moi. Elles ont vu passer la souffrance et la rédemption et moi, ici à Gaza, je ressens ce même poids : les cris, les prières, les promesses et les larmes d’un peuple qui croit encore en la vie, malgré tout.
Gaza est-elle devenue comme le Christ lui-même, portant sur ses épaules le poids de toutes les douleurs du monde?
Gaza survivante
La rue al-Rashid, le long de la mer, est devenue un véritable chemin de croix : des âmes épuisées y ont marché, certaines sont mortes, d’autres ont trouvé, malgré la mort, le réconfort de revoir leurs proches.
Ceux et celles qui sont tombé·es ont laissé derrière eux non seulement des vies brisées, mais aussi leur ville entière, leurs esprits demeurant dans les ruines, gravés à jamais dans chaque pierre et chaque souffle de ce calvaire moderne.
Et tandis que j’avance sur ce sentier, j’embrasse Gaza du regard, je lui fais mes adieux avec mes yeux, je porte en moi des fragments de ma maison détruite, des éclats d’espoir et des promesses que je n’abandonnerai pas.
Je ressens les cris, les prières, les promesses et les larmes d’un peuple qui croit encore en la vie, malgré tout.
Avancer ici, c’est à la fois emporter et laisser : emporter la mémoire, laisser derrière soi des paysages de vie brisée.
Pourtant, à chaque pas, quelque chose me retient, et je la regarde, et je sais qu’au cœur même de son calvaire, elle continue d’écrire son histoire – non pas comme une victime, mais comme une survivante.
Et alors que je marche, je me souviens du chemin de la Croix à Jérusalem : la même douleur, les mêmes chutes, les mêmes regards tournés vers le ciel. Chaque souffle me pèse, comme s’il portait leur douleur et leurs espoirs brisés, et chaque pierre garde le souvenir de leurs peines silencieuses et de leurs cœurs meurtris.
Mais ici, à Gaza, le Christ n’est plus un seul homme : c’est tout un peuple qui porte sa croix.
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