Le terme d’extrême droite a souvent été associé soit aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale, soit à des groupuscules marginaux nostalgiques et haineux. Certains commentateurs vont jusqu’à dire qu’elle n’existerait pas. Comment comprendre ce phénomène, alors que des partis qualifiés d’extrême droite ou de droite radicale prennent le pouvoir en Hongrie, en Italie et même aux États-Unis? Pivot s’est entretenu avec divers spécialistes de la question pour tenter de mieux comprendre.
Cet article reprend des informations du premier épisode de notre nouveau balado sur l’extrême droite : Le Bruit des bottes.
Plusieurs raisons peuvent expliquer les difficultés à définir l’extrême droite, explique en entrevue Aurélie Campana, professeure de science politique à l’Université Laval.
Premièrement, « le spectre politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche, varie d’un pays à l’autre », souligne-t-elle. « Être à droite au Canada ne veut pas dire la même chose qu’être à droite aux États-Unis, en France ou en Grande-Bretagne. »
Une autre difficulté vient du fait que les idées promues par l’extrême droite et les formes sous lesquelles elle se manifeste ont beaucoup évolué, rapporte la professeure. Des groupuscules se sont formés en partis politiques, ce qui les a amenés à adopter certaines des règles du jeu démocratique ou à tempérer leur discours.
Aurélie Campana explique aussi que « les idéologues d’extrême droite ont inventé un certain nombre de concepts pour diluer le concept d’extrême droite » et brouiller le sens des mots. C’est que le terme d’extrême droite a « un côté péjoratif », concède Aurélie Campana, et « a servi à disqualifier [l’adversaire], pour l’exclure du jeu politique ».
On peut penser au terme « alt-right », pour « droite alternative », dont se sont affublés des néo-nazis à la suite de la première élection de Donald Trump. Des termes comme « droite populiste » ou « démocratie illibérale » sont également préférés par certains acteurs pour se qualifier eux-mêmes.
Une définition de l’extrême droite
Frédéric Boily, professeur au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, explique en entrevue que la définition de l’extrême droite est plus « qu’une question de degré » et qu’entre la droite et son extrême : « il doit y avoir un changement de nature dans l’approche ».
Dans le livre La Montée de l’extrême droite au Québec (2010-2020), Frédéric Boily propose cinq grands traits pour délimiter l’extrême droite.
Le premier est le « langage de la décadence ». Pour l’extrême droite, la société n’est pas seulement en crise, elle est au bord du gouffre. Il faudrait donc un « sursaut immédiat et violent s’il le faut » pour rétablir l’ordre.
Le deuxième aspect mentionné par le chercheur est le « langage ordurier ». Frédéric Boily écrit que l’extrême droite utilise « un discours et un langage cru et direct qui ne s’embarrasse pas de nuances ». Ce discours s’adresse aux émotions.

Le troisième trait est le désir d’un « retour à la pureté des origines ». Ce retour à un passé imaginé caractérisé en premier lieu par une homogénéité culturelle serait la seule façon de combattre la décadence.
Quatrièmement, on retrouve la question de l’inégalité. Alors que la droite politique a adopté l’idée d’égalité démocratique, « l’extrême droite continue pour sa part d’insister sur l’inégalité intrinsèque qui existe entre les individus de groupes culturels différents », peut-on lire. Cette inégalité est vue comme naturelle.
Le cinquième trait est plus relatif et fait référence au « positionnement politique par rapport aux partis et aux mouvements existants ». C’est l’idée selon laquelle, comme le dit aussi la professeure Aurélie Campana, ce qui est extrémiste ici ne le sera pas nécessairement ailleurs.
Extrême droite, droite radicale et ultra-droite
Dans The Far Right Today, Cas Mudde, un professeur de science politique basé aux États-Unis et qui étudie l’extrême droite, fait une distinction entre les partis de centre droit, ou conservateurs, et ceux qu’il qualifie d’anti-système ou hostiles à la démocratie libérale : ce sont ces derniers qu’il qualifie de « far right », qui en français est souvent traduit par « ultra-droite ».
Dans la grande famille de l’ultra-droite, Cas Mudde différencie ensuite deux sous-groupes.
D’un côté, il y a l’extrême droite. Les individus et groupes dans cette catégorie rejettent le principe même de la démocratie, c’est-à-dire la souveraineté populaire, au profit de l’autoritarisme. L’exemple le plus connu de mouvement d’extrême droite, c’est le fascisme.
L’autre sous-groupe, Cas Mudde l’appelle la droite radicale. Ici, on ne rejette pas la démocratie elle-même, mais sa version libérale. Ça veut dire qu’on rejette les droits des minorités, l’État de droit et la séparation des pouvoirs.
L’ultra-droite rejette le système de démocratie libérale. L’extrême droite est plus révolutionnaire et veut en finir avec la démocratie. La droite radicale est plus réformiste et veut limiter la démocratie.
En résumé, l’ultra-droite considère les inégalités comme étant naturelles et rejette le système de démocratie libérale qui s’est implanté depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec ses droits individuels et ses contre-pouvoirs judiciaires.
Mais toute l’ultra-droite ne partage pas les mêmes solutions aux problèmes qu’elle voit. L’extrême droite est plus révolutionnaire : elle veut renverser la table et en finir avec la démocratie. La droite radicale est plus réformiste : elle veut limiter la démocratie pour empêcher ce qu’elle perçoit comme ses excès.
Le fascisme, selon la définition proposée par le sociologue Ugo Palheta dans son livre La Possibilité du fascisme, est un mouvement de masse qui prétend œuvrer à la régénération d’une « communauté imaginaire » considérée comme organique (nation, race, civilisation).
Cela se fait par la purification ethno-raciale, par l’anéantissement de toute forme de conflit social et de toute contestation – politique, syndicale, religieuse, journalistique ou artistique. Ce mouvement cherche donc à se débarrasser de tout ce qui pourrait nuire à son unité imaginaire, par la violence s’il le faut.
Une grille pour cataloguer l’ultra-droite canadienne
Dans le livre The Great Right North : Inside Far-Right Activism in Canada, qu’Aurélie Campana a co-écrit avec Stéphane Leman-Langlois et Samuel Tanner, on propose une grille pour situer les différents groupuscules qui font partie de l’ultra-droite canadienne.
Le premier critère proposé par les chercheur·euses est celui de la relation avec les institutions sociales et politiques existantes. On va voir d’un côté certains groupes qui préconisent la révolution et le renversement de l’État, alors que d’autres vont respecter les règles du jeu démocratique et, à l’intérieur de ce cadre, vouloir renforcer la loi et l’ordre, par exemple, en demandant à la police d’agir plus fermement ou en fermant les frontières.
Le deuxième critère est la relation du groupe à la violence. Comment se positionne-t-il face à l’utilisation de la violence pour faire avancer sa cause?
Le dernier critère est celui de « la construction de l’Autre ». L’extrême droite et la droite radicale ont une vision du monde qui construit d’un côté un groupe auquel on appartient et qui est vu positivement et, de l’autre, des groupes extérieurs qui sont vus négativement. Ici, les chercheur·es distinguent les groupes qui acceptent d’inclure certains groupes extérieurs, et ceux qui ont une vision purement ethno-nationaliste.

En utilisant cette grille, les auteur·es définissent six grandes familles auxquelles appartiennent les groupes de l’ultra-droite.
La première famille englobe ceux qui sont anti-institutions, qui adoptent la violence et qui dénoncent l’Autre. On y retrouve des groupes comme Atalante, un groupuscule « nationaliste révolutionnaire » d’extrême droite, actif au Québec entre 2016 et 2021.
La deuxième famille englobe ceux qui sont anti-institutions, qui dénoncent l’Autre, mais qui rejettent la violence. Dans cette famille, on retrouve le Front canadien-français, un groupe nationaliste et catholique intégriste qui a depuis été dissout. Plusieurs ex-membres du Front canadien-français sont des membres fondateurs du groupe nationaliste Nouvelle Alliance.
La troisième famille, celle des « justiciers xénophobes » (« xenophobic vigilantes »), regroupe ceux qui sont violents, qui rejettent l’Autre, mais qui sont pro-institutions. On y retrouve par exemple les Soldats d’Odin, un groupuscule islamophobe qui organisait des « patrouilles » pour « défendre les Canadien·nes ».
La quatrième famille, ce sont les « milices anti-étatiques ». Ces groupes sont anti-institutions et violents, mais ont une ouverture face à l’Autre. Les auteur·es citent le mouvement des Canadian Three Percenters, une milice surtout active en Alberta, mais ayant également une présence au Québec.
La cinquième catégorie est celle des « conspirationnistes pour la liberté ». Ils sont non violents, et ouverts à l’Autre, mais sont anti-institutions. On y retrouve le principal relais de la mouvance QAnon au Québec, Alexis Cossette-Trudel, ainsi que les « citoyens souverains », une nébuleuse utilisant des théories et formalités légales douteuses pour prétendre se soustraire à l’autorité gouvernementale.
La sixième catégorie réunit les « racistes nostalgiques ». Elle est non-violente et pro-institutions, mais rejette l’Autre. Les auteur·es y nomment le groupe PEGIDA Canada, un groupe islamophobe qui dénonce « l’islamisation » de la société.
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L’ultra-droite, qu’elle soit extrême ou radicale, existe bel et bien et, dans plusieurs pays, elle est même au pouvoir. Dans d’autres, même si elle ne l’est pas, elle a réussi à imposer sa vision du monde et ses thèmes.
Son discours est normalisé par ce qu’on appelle habituellement le « centre » et parfois même par ceux qui se qualifient de « gauche ». On voit ainsi des partis appliquer certaines des politiques de l’ultra-droite dans le but supposé de « faire barrage » à la droite.
On en a vu un exemple ici au Québec, lorsque François Legault a affirmé, en juin 2019 dans une entrevue avec Patrice Roy à Radio-Canada, que la loi 21 sur la laïcité servait de rempart contre « les extrémistes » de droite.
Quel est le portrait de l’activisme d’ultradroite au Québec et au Canada? Comment ces idées se sont-elles normalisées? Cela fait partie des thèmes que nous explorerons dans le balado Le Bruit des bottes, diffusé par Pivot.