À l’ombre du tollé entourant le très attendu remaniement ministériel caquiste, il a été révélé la semaine dernière, sans trop d’éclaboussures, que le gouvernement a décidé d’imposer à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST) des coupes budgétaires dont les femmes seront les premières perdantes.
C’est Radio-Canada qui a divulgué ces informations après avoir obtenu des correspondances internes en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.
Selon ces courriels, les nouvelles compressions à la CNESST toucheront précisément les personnes faisant des réclamations pour l’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) – qui sont majoritairement des femmes – ainsi que l’application de la Loi sur l’équité salariale.
Cette loi vise à corriger les écarts salariaux discriminatoires subis dans les catégories d’emplois principalement occupés par des femmes. La CNESST se prépare donc notamment à un important allongement des délais de traitement des demandes et des enquêtes, de même qu’à une diminution des vérifications de conformité effectuées.
L’austérité et les conditions de vie des femmes
Des coupes étaient déjà attendues, étant donné l’annonce, cet été, d’une cible de réduction d’effectifs qui doit mener la CNESST à abolir environ 250 postes à temps complet.
Que ces ralentissements et ruptures de services touchent en grande partie les femmes, c’est un classique qui ne surprend que peu celles et ceux qui s’intéressent aux liens entre politique, économie et féminisme. On connaît la tendance générale qui consiste à couper volontiers dans les droits et libertés des femmes au nom de l’équilibre budgétaire.
Les coupes dans le secteur public (notamment en éducation, en santé et dans les services sociaux) créent un effet de double précarisation des femmes et des communautés marginalisées ou vulnérables : d’une part parce que ce sont ces catégories sociales qui bénéficient le plus des services publics, et d’autre part parce que ce sont principalement les femmes qui y évoluent professionnellement.
Serait-ce un luxe ou du gaspillage?
Aurélie Lanctôt en avait d’ailleurs fait l’objet d’un ouvrage au sujet de l’austérité libérale qui, déjà dans les années 2010, pénalisait les femmes. Un postulat maintes fois appuyé par la recherche, notamment par un rapport de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) qui atteste que les compressions budgétaires et les mesures d’austérité tendent à affecter surtout les femmes.
La déception n’en est toutefois pas moindre, dans un climat social divisé, teinté d’une montée du masculinisme et d’un ressac anti-féministe qui s’accompagnent d’un sempiternel scepticisme envers la pertinence des revendications pour l’égalité.
Contribuer à l’effort collectif
Le cabinet du Conseil du trésor – jusqu’à tout récemment piloté par Sonia LeBel – aurait affirmé que ces coupures à la CNESST se feraient au nom de « l’effort collectif en vue d’un retour à l’équilibre budgétaire », une formulation au sous-texte pernicieux.
La phrase laisse en effet entendre qu’il y aurait une (sur)abondance dans les services publics et que les femmes ne devraient pas bénéficier de ce « privilège » à un moment où tout le monde se serre la ceinture.
Cela survient tandis que le gouvernement caquiste multiplie les subventions au secteur privé – secteur encore majoritairement masculin.
Est-il normal qu’en 2025, on en soit encore à débattre de l’utilité de faire promptement respecter la Loi sur l’équité salariale par les entreprises? Et le dédommagement des survivantes d’actes criminels, serait-il un luxe ou du gaspillage?
On sait pourtant à quel point les délais d’indemnisation peuvent être longs, que l’aide est souvent difficile à trouver pour les victimes et que lorsque le secteur public connaît des ratés, c’est le milieu communautaire – tenu lui aussi à bout de bras majoritairement par des femmes, tiens donc… – qui doit en parallèle faire des miracles avec bien peu de moyens pour apporter du soutien à celles qui en font la demande.
Deux poids, deux mesures
Face à ces constantes remises en question de la pertinence et de l’urgence d’investir dans les conditions de vie des femmes, nous en sommes constamment réduit·es à devoir jouer l’épuisant jeu du capitalisme en arguant que l’équité et la parité rapportent.
Ironiquement, la frugalité imposée par le Conseil du Trésor aux services pourvus par la CNESST coïncide avec les révélations de la commission Gallant sur le scandale SAAQclic (qui dévoilent une effarante dilapidation des fonds publics), tandis que le gouvernement caquiste multiplie les subventions au secteur privé – secteur encore majoritairement masculin.
Un rapport d’Oxfam déplorait d’ailleurs récemment la tendance de plusieurs pays à éponger les déficits en réduisant le financement des secteurs publics, au lieu d’instaurer une taxation spéciale pour les plus riches et pour les entreprises privées.
Verrons-nous de notre vivant le jour où les femmes et les communautés marginalisées cesseront de devoir endosser le rôle d’amortisseurs économiques?