Le chemin de Gaza vers Montréal est loin d’être aisé. Pour quitter l’enclave, une seule sortie existe, et ceux et celles qui souhaitent l’emprunter doivent obtenir l’aval de multiples autorités. Et pour les rares personnes qui parviennent à trouver refuge au Canada, leur statut au pays vient avec des conditions très strictes.
« Mon frère nous a accueilli·es [ici au Canada] », raconte Hassan, qui demeure aujourd’hui à Montréal avec Miriam, sa femme.
« Malheureusement, on est venu sans sa fille, Jana. Elle a été enterrée à Gaza. »
Hassan devait ramener au Canada Jana, la fille de son frère déjà installé au Canada. Mais ce n’est qu’après la mort de sa nièce de treize ans que le nom d’Hassan a finalement été ajouté à une liste lui permettant de quitter Gaza.
Dossier – Voix de Gaza à Montréal : fuir le génocide
Pivot a été à la rencontre de trois réfugié·es de Gaza, aujourd’hui installé·es à Montréal avec leur famille, fuyant le génocide mené par Israël chez eux.
Hassan, Leïla et Ali se confient sur leur expérience des bombardements et des déplacements, racontent comment ils ont tout fait pour exercer des métiers essentiels en pleine guerre, au péril de leur vie, et exposent les difficultés humaines et administratives qu’il leur a fallu traverser pour finalement trouver refuge au Canada.
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À la frontière
Privé·es de tout – logement, nourriture, eau, soins – et vivant sous les bombes, des centaines de milliers de Gazaoui·es cherchent, comme Hassan, Miriam et Jana, à fuir le génocide.
Une seule issue reste ouverte : la frontière vers l’Égypte à Rafah.
Mais chaque personne ayant obtenu le feu vert d’un pays d’accueil doit d’abord apparaître sur des listes égyptiennes, préalablement validées par les autorités israéliennes. Les complications administratives à la frontière font que beaucoup de familles sont séparées pendant plusieurs mois – ou même ne sont jamais réunies.
« On avait laissé Jana à l’église à Gaza parce que c’était un endroit sûr dans la ville de Gaza, c’était le seul lieu avec de l’électricité », explique Hassan. « Jana avait une paralysie cérébrale. »
« Mais quatre jours après avoir fêté ses treize ans, Jana est décédée à cause du siège. Il n’y avait pas de nourriture, pas de soins », confie l’oncle.
Quelque temps plus tard, Hassan et Miriam, qui était enceinte, ont finalement pu quitter la bande de Gaza via la frontière avec l’Égypte. Mais la famille est restée coincée au Caire pendant dix mois, sans droits dans ce pays, sans statut, sans ressources.
« Ma femme a accouché dans les hôpitaux du Caire. Sans aucun droit de la part de l’État, car notre séjour était irrégulier », relate Hassan.
« Mais tout comme le gouvernement canadien nous a accueilli·es, on espère qu’il va évacuer nos proches de Gaza et les faire sortir des zones de danger. »
Hassan
Pivot a aussi rencontré Leïla* et Ali*, une mère et son fils qui, avant de rejoindre le Canada, ont vécu une séparation familiale brutale à la frontière égyptienne.
À Rafah, Leïla a été évacuée en urgence vers l’Égypte avec ses filles et sa belle-fille enceinte, à cause d’une grossesse compliquée. Son mari et son fils, le père de l’enfant, sont restés à Rafah
« On pleurait toutes », se souvient Leïla. « Moi, mes filles, ma belle-fille, elle laissait son mari dans une tente, avec un enfant dans les bras et un bébé dans le ventre. »
« Mon mari et mon fils sont restés sous les bombes, sans nom sur les listes. »
« On était la moitié à avoir réussi à sortir, mais on se disait : soit on sort tou·tes ensemble, soit on meurt ensemble. »
Les deux hommes n’ont finalement pu rejoindre leurs épouses qu’après trois mois d’attente. Ils ont dû payer 5 000 $ US chacun pour franchir la frontière vers l’Égypte avec l’aide d’une entreprise privée.
Accueil sélectif
Après dix mois d’attente au Caire, Hassan et Miriam ont finalement pu gagner Montréal.
Le Canada a en effet ouvert 5000 places de résidence temporaire pour les Gazaoui·es. Mais pour obtenir ce permis, une personne en quête de refuge doit avoir un·e membre de sa famille qui soit déjà résident·e permanent·e ou citoyen·ne canadien·ne.
À ce jour, environ 1000 Gazaoui·es ont pu entrer uniquement. D’autres sont toujours coincé·es en Égypte ou pris·es au piège à Gaza.
« On pense toujours à notre famille restée à Gaza », confie Hassan. « On vit avec la peur constante de recevoir un message. C’est une angoisse qui ne nous quitte pas, et on a peur de vivre ce moment. »
« Je remercie profondément le gouvernement canadien pour son accueil », dit-il. « Mais tout comme ils nous ont accueilli·es, on espère qu’ils vont évacuer nos proches de Gaza et les faire sortir des zones de danger. »
« Nos familles sont âgées, malades et sans aucune ressource pour survivre », plaide-t-il. « Les parents de ma femme sont âgés, atteints de maladies chroniques. »
« Elles vivent sous des tentes, dans des zones impropres à la vie, sans hygiène, sans rien. Honnêtement, même les animaux à Gaza ne vivraient pas dans les conditions que nos familles endurent. »
« Nous demandons au gouvernement canadien de les évacuer de Gaza pour préserver leur vie. »
« On se disait : soit on sort tou·tes ensemble, soit on meurt ensemble. »
Leïla
Ali et Leïla, qui ont pu s’installer au Canada grâce au statut de résidente permanente de la fille de la famille, s’inquiètent aussi pour celles et ceux qui sont resté·es derrière.
« Ma famille n’est pas au complet », dit Ali. « Ma mère et ma sœur pleurent tous les jours à cause de ça. »
« Ma mère a perdu son frère la semaine dernière », raconte-t-il.
« Tous les soirs, tous les jours, je parle avec ma sœur, son mari et sa fille », qui sont encore à Gaza, ajoute-t-il encore.
« Quand j’ai pu évacuer, ils étaient encore dans le nord, moi, j’étais au sud. Et l’occupation a coupé la route. »
« Je pense tous les jours à ma sœur. »
Intégration difficile
À leur arrivée ici, les réfugié·es gazaoui·es avec qui nous avons parlé, encore sous le choc des violences affrontées chez eux, ont dû tant bien que mal s’intégrer dans un nouveau pays. Les difficultés et les obstacles se sont avérés considérables.
Hassan et Miriam ont ainsi découvert un système d’accueil canadien qui ne garantit qu’un accès très limité aux soins de santé. En effet, au Québec, les Gazaoui·es n’ont pas droit à l’assurance maladie provinciale. Seule une couverture médicale fédérale limitée à trois mois leur est offerte.
« Ça nous fait peur de ne pas avoir d’assurance maladie. Si nous tombons malades, nous ne savons pas où aller », s’inquiète Hassan. « En plus, pendant les mois de guerre, notre immunité a été affaiblie à cause de la malnutrition, car la situation sanitaire n’était pas optimale. »
La recherche de logement a aussi été un combat. C’est un organisme communautaire qui a aidé la petite famille à se loger, et la communauté s’est mobilisée pour meubler leur appartement.
Mais la barrière linguistique demeure un frein majeur. Hassan et Miriam suivent actuellement des cours de francisation, sans succès encore dans leur recherche d’emploi.
« J’ai un bon diplôme, un baccalauréat, mais tout a été détruit à Gaza. »
Ali
Ali, quant à lui, a demandé des cours de francisation dès septembre. Lorsque nous l’avons rencontré au début de l’été, il était toujours en attente d’une réponse.
L’infirmier souhaiterait pratiquer son métier ici, mais cela s’avère impossible. À l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, on lui demande des papiers… qu’il n’a plus.
« Je voulais aider les gens ici, je voulais continuer mon métier. »
« Il y a une condition dans notre permis de travail qui dit que tu ne peux pas travailler en tant que travailleur de la santé. Quoi? Mais où est-ce que je peux travailler, alors? » demande Ali.
« J’ai un bon diplôme, un baccalauréat, mais tout a été détruit à Gaza, donc je ne peux pas convertir mon diplôme. »
Le jeune homme a l’impression de n’avoir pas de véritable place dans le système. « Quand je dis [à Service Canada] que je suis venu avec le programme de Gaza, on me répond : “quel programme de Gaza?” »
Après les bombes
« Même si nous sommes sorti·es de Gaza, nous souffrons toujours psychologiquement », lâche Hassan.
« Quand on entend les avions, même ceux qui transportent des voyageurs, on a peur », dit celui qui réside aujourd’hui sous le corridor aérien qui traverse Montréal. « Le bruit des avions de guerre a laissé en nous un traumatisme qui durera des années. »
« On n’oubliera jamais ces sons. On n’oubliera jamais les explosions. Ce sont des choses qui nous hantent profondément. »
« Même quand on essaie de dormir, tout revient… On se souvient des nuits où on s’endormait au son des bombardements et des matins où on se réveillait avec le bruit des explosions. »
* Noms fictifs