À partir du 7 octobre 2023, les Gazaoui·es ont vu leur réalité s’effondrer. Dans ce premier épisode de notre série, deux personnes réfugiées à Montréal racontent comment elles ont vécu les premiers jours de l’escalade génocidaire menée par Israël, et les choix impossibles auxquels elles ont dû faire face.
Le 7 octobre au matin, à six heures et demie, nous étions endormi·es. Ma femme se préparait et s’habillait pour aller travailler », raconte Hassan, survivant du génocide à Gaza, aujourd’hui refugié à Montréal.
« On s’est réveillé au son des missiles. On ne comprenait pas ce qui se passait autour de nous. Il y avait une coupure d’électricité. Internet était coupé », se souvient le photojournaliste.
« On ne pensait pas qu’on allait survivre, à cause de l’intensité des bombardements et des explosions. »
« On a quitté la maison pour sauver nos vies, la mienne et celle de ma femme qui était enceinte de quatre mois. On voulait la protéger elle et le bébé qu’on attendait depuis neuf ans. »
Dossier – Voix de Gaza à Montréal : fuir le génocide
Pivot a été à la rencontre de trois réfugié·es de Gaza, aujourd’hui installé·es à Montréal avec leur famille, fuyant le génocide mené par Israël chez eux.
Hassan, Leïla et Ali se confient sur leur expérience des bombardements et des déplacements, racontent comment ils ont tout fait pour exercer des métiers essentiels en pleine guerre, au péril de leur vie, et exposent les difficultés humaines et administratives qu’il leur a fallu traverser pour finalement trouver refuge au Canada.
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Comme des centaines de milliers de familles, Hassan et sa femme Miriam ont dû fuir dès le 8 octobre leur maison du nord de la ville de Gaza. Il et elle se sont réfugié·es dans le camp d’Al-Shati, aussi appelé camp de la plage, mais quelques jours plus tard, l’armée israélienne a bombardé la zone.
« La troisième nuit, les frappes ont visé le camp de la plage, il y a eu des massacres. Une trentaine de personnes ont été tuées dans notre zone », relate Hassan.
« La peur est revenue. Elle nous dominait totalement. »
« J’avais plus peur pour ma femme et le fœtus que pour moi. Je voulais les mettre en sécurité. »
Les ordres d’évacuation se sont succédé. D’un quartier à l’autre, les familles fuyaient sans savoir où aller, jusqu’à ce que les zones soi-disant « sûres » deviennent des cibles.
« Ma femme et moi avons fui à pied sur environ deux kilomètres », raconte encore Hassan.
« Ce qu’on a vu ce jour-là ressemblait à l’horreur de la fin du monde. »
« Les gens fuyaient en courant, sans savoir où aller. Certains étaient en voiture, d’autres dans des charrettes tirées par des animaux, chacun·e essayait de trouver un moyen de sauver sa vie », dépeint-il.
« On marchait avec des avions au-dessus de nos têtes et des bombardements autour de nous. »
« Ce qu’on a vu ce jour-là ressemblait à l’horreur de la fin du monde. »
Hassan
À Deir al-Balah, où Hassan et son épouse pensaient avoir trouvé un abri, la maison voisine a été frappée dès la première nuit.
Ils dormaient à même le sol, à plusieurs sous une même couverture. L’eau potable, la nourriture, les soins médicaux – tout manquait.
Miriam, la femme d’Hassan, qui aurait été exposée au phosphore blanc, une arme chimique interdite utilisée par Israël selon des organismes, est tombée malade pendant ce temps. Hassan redoutait les effets sur le fœtus.
Hassan et Miriam ont fini par fuir à nouveau, vers Rafah cette fois.
« On est arrivé à Rafah. Ça faisait un mois et demi qu’on n’avait pas vu nos familles, depuis le début de la guerre.
« Une fois là-bas, on a découvert que dans l’immeuble où vivaient mes proches, il y avait environ 70 personnes déplacées. »
Sous les tentes
L’histoire d’Hassan et Miriam, c’est l’histoire de millions de Gazaoui·es, qui vivent ce génocide depuis octobre 2023.
Pivot a aussi parlé à Leïla* une mère de famille nombreuse, réfugiée de Gaza à Montréal.
« On menait une vie heureuse et aisée », se souvient-elle.
« On avait une maison, une maison au bord de la mer. Une très belle maison, magnifique. Elle contenait tous nos souvenirs, tous nos rêves », relate-t-elle. « C’est là que nos filles ont grandi et se sont épanouies, dans cette maison. On a tout donné pour construire cette maison. »
Comme bien d’autres, après le début des attaques israéliennes, la famille de Leïla a fui vers le centre, puis vers Khan Younès, puis vers Rafah.
À chaque fois, la même réalité : les bombardements les suivaient, et la vie sous les tentes devenait insupportable.
« Une partie de la maison [de mon frère] s’est écroulée sur nous. Il y avait environ 70 à 80 personnes dans la maison », rapporte Leïla.
« On menait une vie heureuse et aisée. »
Leïla
« Ensuite, on a fui vers Khan Younès. Là-bas aussi, on a vécu une autre forme de souffrance sous une tente. Les moustiques, les insectes, la pluie… Impossible de rester dans la tente en hiver à cause de la pluie ni en été à cause de la chaleur », décrit-elle.
« Il n’y avait ni eau ni nourriture, les gens faisaient face à la famine et toutes mes filles ont été atteintes de gastro-entérites à cause de la contamination. »
La famille de Leïla n’avait jamais envisagé de quitter Gaza. Mais après des mois de déplacement, de maladie, de pénurie de soins, d’insécurité et de deuil, l’exil est devenu la seule issue.
« On se disait : soit on sort tous ensemble, soit on meurt ensemble. »
***
Ce que Leïla et Hassan ont vécu, des millions de Gazaoui·es le vivent, et pire encore, aujourd’hui. Tou·tes pris·es au piège dans une enclave assiégée, enchaînement les déplacements à de plus pouvoir les compter, exposé·es à la famine, aux armes chimiques et à la destruction systématique des hôpitaux, des écoles, de chaque bout de terre à Gaza.
Dans le prochain épisode de cette série, Hassan racontera la difficulté d’exercer son travail de photojournaliste à Gaza. Ali*, un infirmier gazaoui réfugié au Québec, nous racontera aussi son expérience sur le terrain.
* Noms fictifs