Il n’y a pas de montée de l’extrême droite

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Il n’y a pas de montée de l’extrême droite

La question n’est pas de savoir comment empêcher la propagation de la haine, mais de choisir notre stratégie pour renverser la machine de guerre fasciste qu’entretient déjà le pouvoir.

Si vous me lisez de temps en temps, vous savez probablement que je donne peu d’importance aux politiques de l’opinion. Ce qui m’intéresse réellement, ce sont les politiques du pouvoir, comment il s’échange et s’exerce.

On s’inquiète depuis quelques années de la normalisation des discours haineux, de la dégradation des rapports sociaux, de la menace rampante de l’autoritarisme. Mais en 2025, le pouvoir est déjà profondément illibéral.

Si l’on voulait faire barrage à la montée de l’extrême droite, il fallait s’y prendre il y a un bon moment. La question qui se pose aujourd’hui, c’est plutôt de savoir comment on va s’en débarrasser maintenant que les forces du libéralisme se rangent derrière elle.

Un apartheid est un apartheid est un apartheid

Un travailleur forestier a été bloqué par les gardien·nes du territoire atikamekw qui protestent contre les coupes sur leur territoire traditionnel et l’adoption du projet de loi 97 sur le nouveau régime forestier.

Son camion est immobilisé sur le chemin Parent dans le Nehirowisiw Aski. Des lunettes fumées sport sur le nez et une casquette vissée à l’envers sur la tête, il fait les cent pas devant le barrage routier.

L’homme, arrogant, ironise à ses collègues : « Là, il faudrait les bloquer plus bas pour qu’ils crèvent de faim. Tsé comme Israël fait à la bande de Gaza. Fais-moi la même affaire icitte. Nous autres, on est comme Israël, pis ça, c’est comme la bande de Gaza. »

L’apartheid trace des similarités troublantes entre les régimes coloniaux canadien et israélien.

La vidéo partagée par la militante inuk Emily Fleming Dubuc génère son lot d’outrage, à bon droit. Mais l’homme n’a en réalité que sa propre honnêteté à se reprocher.

Comment ignorer qu’il énonce seulement un fait, alors qu’on vient à peine de passer le 35e anniversaire du siège de Kanehsatà:ke par les Forces armées canadiennes?

La situation des peuples autochtones au pays n’a peut-être pas atteint le caractère critique de celle des Gazaoui·es, mais l’apartheid et le manque de nourriture et d’eau potable trace des similarités troublantes entre les régimes coloniaux canadien et israélien.

Est-ce que c’est un bâillon si tout le monde est d’accord?

Nos élites politiques et économiques se radicalisent depuis un bon moment, et à plus forte raison depuis les coups de gueule de la Maison-Blanche cette année.

Les yeux rivés sur le cash, ils disent « militarisation », « minéraux critiques », « intérêt national ». La police se fait donner des pouvoirs d’exception, le droit d’asile est nié et les lois fédérales peuvent maintenant être suspendues par le conseil des ministres.

Le pouvoir est déjà profondément illibéral.

Même les conservateurs ne savent plus comment critiquer un gouvernement qui pilote avec zèle l’effondrement de l’ordre mondial libéral. Heureusement qu’il leur reste le sionisme.

Mark Carney a beau jouer la politique de l’apaisement en soufflant le chaud et le froid auprès de l’État voyou qui occupe la Palestine, rien n’y fait pour Pierre Poilièvre, qui appuie inconditionnellement le nettoyage ethnique. Pour le chef conservateur, il ne suffit pas de fournir des armes en cachette, il faut le faire avec fierté.

Et si Ottawa mène le bal sur le plan législatif et diplomatique, les élu·es fédéraux et provinciaux ne sont en fait que les gestionnaires d’une collaboration sinistre avec les fascistes – et ce sont les capitalistes qui raflent les profits.

La Caisse et l’économie du génocide

On peine à imaginer jusqu’où Charles Émond irait pour une poignée de change.

Le patron de la Caisse de dépôt et placement du Québec s’offusquait la semaine dernière que la rapporteure spéciale de l’ONU Francesca Albanese expose publiquement la contribution du bras financier de l’État québécois dans le massacre des civil·es palestinien·nes.

C’est que selon le fonctionnaire multi-millionnaire, la moralité la plus élémentaire demanderait malheureusement de tourner le dos à de potentiels profits, voire pire, de désinvestir dans Bombardier, un fleuron québécois dans le domaine des subventions faites aux riches.

On peine à imaginer jusqu’où Charles Émond irait pour une poignée de change.

Nos industries lourdes produisent la mort sous toutes ses formes, souvent en pièces détachées, et c’est parfois difficile de savoir entre les mains de quel régime sanguinaire elles vont se retrouver. Le PDG nous invite donc à la réserve en mettant tout le poids de l’argent de la Caisse derrière nos capitalistes les plus rapaces.

On ne voudrait pas aller trop vite et empêcher un génocide pour rien quand même. Et faut-il rappeler que l’intégrité n’a pas de prix, et donc aucune valeur?

GardaWorld et l’habeas corpus

GardaWorld, la compagnie de mercenaires fondée par le québécois Stéphan Crétier – et à laquelle Pierre Fitzgibbon a prêté 300 millions $ d’argent public en 2022 –, a aujourd’hui l’honneur de fournir la main-d’œuvre d’« Alligator Alcatraz », le tout premier camp de concentration officiel du régime Trump.

Consacré exclusivement à la détention des personnes kidnappées par la police secrète du président – mieux connue sous le nom d’Immigration and Customs Enforcement (ICE) –, le complexe a reçu les éloges de ce dernier pour les conditions inhumaines que l’entreprise entend imposer aux détenu·es.

Au rythme où les choses se passent, les revenus de l’entreprise québécoise pourraient en profiter.

Rappelons que l’ICE est présentement en campagne pour arrêter un maximum de personnes jugées indésirables au pays, agissant sous la protection de la Garde nationale, qui occupe Los Angeles depuis juin et maintenant le District de Columbia, sous contrôle direct de la Maison-Blanche.

L’homme fort semble assez satisfait du rythme de l’opération de nettoyage social en cours et promet d’étendre l’occupation à d’autres villes démocrates dans un futur proche.

Au rythme où les choses se passent, les revenus de l’entreprise québécoise pourraient même en profiter davantage, alors qu’elle est désormais autorisée à postuler sur les juteux contrats de l’ICE.

Contrecarrer l’extrême droite

Ce samedi, le collectif Contrecarrer l’extrême droite nous invite au Centre Saint-Pierre à Montréal pour réfléchir l’élargissement de la lutte en cours contre le fascisme.

Cet effort de rassemblement est plus que nécessaire alors que les minorités (autochtones, migrant·es, racisé·es, trans, palestinien·nes) en lutte depuis plusieurs années manquent de ressource et ont urgemment besoin du support des groupes majoritaires. Et il faudra impérativement que les syndicats y mettent l’argent en prévision d’une lutte prolongée.

Si l’on voulait faire barrage à la montée de l’extrême droite, il fallait s’y prendre il y a un bon moment.

Il est grand temps de passer à l’offensive et de renverser la vapeur. Le temps n’est pas à la demi-mesure, mais à la détermination.

Nous pouvons mettre fin une fois pour toutes au régime de violence colonial et capitaliste, mais il faut garder les yeux en face des trous : il n’y a rien à sauvegarder du libéralisme en effondrement. L’hésitation sera notre perte.

Le moment est mûr et les cibles sont claires. Blocages, grèves, manifestations, obstruction : rien ne doit être mis de côté pour atteindre nos buts. Nos discussions ne peuvent plus être théoriques, mais stratégiques.

Le vieux monde vacille, mais nous pouvons choisir la trajectoire de sa chute. Il n’en tient qu’à nous de le renverser.