Louis-Maude Rioux Soucy nous a offert cette semaine un éditorial sur la soi-disant « intolérance ». Dans son billet, l’éditorialiste du Devoir utilise la publication virale de l’influenceur Nabil Queen, victime d’une agression homophobe en public, pour illustrer une augmentation de l’intolérance contre nos communautés.
Son outrage a de quoi agacer tant elle fait de l’événement un cas exceptionnel, alors que les médias de masse – en toute neutralité – ont participé à construire la crise à laquelle nous faisons face.
La loi du mort kilométrique
Les agressions homophobes ou transphobes ne sont pas rares – 22 % des personnes 2SLGBTQIA+ rapportent avoir été victimes d’agression physique dans la dernière année au Canada.
En plus des violences ordinaires commises par les partenaires, la famille, les collègues et les employeurs, elles doivent subir chaque semaine dans l’espace public des histoires d’insultes, de harcèlement, d’objets lancés d’une voiture, de séquestration et j’en passe.
Ces histoires s’échappent parfois d’une conversation privée, ou encore d’une story Instagram, mais elles ne percent apparemment pas le mur de la chambre d’écho dont se désole la journaliste, sauf quand leur viralité les impose à son algorithme.
L’exceptionnalisme québécois demande d’invisibiliser l’ordinaire, de se convaincre que ce genre de choses n’arrive pas ici, parce qu’on est tolérant·es nous autres.
C’est cette conviction qui donne tout son poids à la parole de ces victimes dont les agressions deviennent virales une fois ou deux par année. Un fait rarissime, une violence sans équivoque, gratuite et vécue par une seule personne, crédible, qui dispose déjà d’une certaine tribune.
La brutalité est pourtant irréfutable, mais sa mise en spectacle fait grincer des dents.
La faute des autres
Dans le Québec du Devoir, on prend bien soin de mettre de côté l’histoire récente des luttes de nos communautés pour nous présenter un « climat social […] échaudé par des batailles mal menées (toilettes mixtes et drag-queens à la bibliothèque en tête) ». Selon Rioux Soucy, si le diplômé de médecine a été victimisé, c’est à cause des excès du mouvement 2SLGBTQIA+ et de la montée des conservatismes religieux. Si seulement on avait un rempart contre ces extrêmes.
Pourtant, on sait très bien qu’une Sainte-Alliance des forces réactionnaires a pris forme depuis plus de dix ans autour des accommodements raisonnables, de l’immigration et des droits des personnes trans. Le cœur de cette constellation, ce n’est pas une organisation religieuse, mais une soupe xénophobe et transphobe dans laquelle baignent, entre autres, le Mouvement laïque québécois, Pour les droits des femmes (PDF-Québec), la CAQ et le PQ.
L’exceptionnalisme québécois demande d’invisibiliser l’ordinaire, de se convaincre que ce genre de choses n’arrive pas ici, parce qu’on est tolérant·es nous autres.
Il est vrai que la rhétorique contre les personnes trans a été mobilisée comme une arrière-pensée dans cette coalition jusqu’à présent. Outre chez PDF, il n’y a en réalité guère de passion pour les questions de genre, mais ce rare appui féministe aux mesures islamophobes des nationalistes est essentiel pour maintenir la crédibilité de la soi-disant valeur québécoise « d’égalité entre les hommes et les femmes ». Cela fait donc de la satisfaction de leur transphobie l’une des clés de voûte de la réaction nationaliste identitaire.
Plus encore, les réactionnaires laïc·ques ont fait leurs choux gras des manifestations de la droite religieuse en 2023, la CAQ et le PQ se relançant la balle transphobe en prévision de la partielle dans la circonscription de Jean-Talon. Finalement, c’est François Legault qui avait remporté l’échange en imposant l’indigne « comité de sages » qui promettait de nous régler notre problème une fois pour toutes.
Si la salle de rédaction du Devoir se cherche des coupables à la montée de l’intolérance, il vaudrait peut-être la peine de regarder du côté des manifestations transphobes, de la violence policière et de la rhétorique déshumanisante des politicien·nes qui se sont généralisées dans les dernières années, dans l’indifférence, voire la sympathie des médias de masse.
L’étendue de la violence
Au-delà de l’aveuglement et de la bien-pensance de nos leaders d’opinion convaincu·es de la tolérance et du consensualisme québécois face aux violences endurées par les minorités sexuelles et de genre, il y a un autre enjeu, plus inquiétant. Cette façon de réduire la violence à des événements isolés, explicites, visibles, circonscrits dans le temps et dans l’espace nous rend incapables de prendre acte de l’étendue des oppressions.
Alors qu’une augmentation de l’intolérance et des attitudes négatives envers les minorités est toujours préoccupante, il ne faut pas se laisser aveugler par ce qui n’est, en fin de compte, que la manifestation la plus visible d’un système d’oppression dont les ramifications sont profondes.
Ce que les allié·es de papier ne comprennent pas, c’est que les masques sont tombés. Il n’y aura pas de retour à la complaisance et aux violences ordinaires.
Rappelons que selon un récent sondage mené par Léger pour le compte d’Interligne, c’est l’insécurité financière qui domine les sources d’anxiété pour les membres de nos communautés. Rien de surprenant quand on sait que le tiers des personnes trans et le cinquième des personnes cisgenres LGB et queers avaient de la difficulté à boucler leur fin de mois au Québec, selon l’étude SAVIE, effectuée il y a déjà cinq ans.
C’est qu’en fin de compte, les « phobies » sont de bien piètres chevaux de bataille et c’est probablement le plus grand apprentissage des dernières années.
La lutte à mener n’est pas dans la tête de nos oppresseurs, mais dans les conditions de nos existences. C’est une question de rapport de force collectif, pas d’attitudes individuelles.
Ce que les allié·es de papier ne comprennent pas, c’est que les masques sont tombés. Il n’y aura pas de retour à la complaisance et aux violences ordinaires.
Illes ne peuvent plus dénoncer la discrimination contre les individus du même souffle que les « excès » de nos mouvements. Nous n’accepterons pas la division.
Pas après la brutalité de la répression. Après l’intimidation et le silence imposé par les institutions. Après la malhonnêteté et le harcèlement de la classe politique. Après la complicité des médias de masse.
On en a soupé de la tolérance.
Le temps est à la libération.