Dans les situations de crise, on entend souvent nos dirigeant·es affirmer sur un ton qui se veut émotif qu’il ne faut pas hésiter à aller chercher de l’aide en cas de besoin.
Sauf que l’aide, pour les femmes qui veulent sortir d’un climat de violence, est de plus en plus difficile à obtenir, faute de financement pour le milieu communautaire qui tient le fort à bout de souffle, et compte tenu d’une augmentation monstre des appels au secours.
Plus tôt ce mois-ci, SOS Violence conjugale dévoilait notamment avoir reçu, entre le 1er avril 2024 et le 31 mars 2025, un nombre record de 60 714 demandes d’aide.
Parallèlement, l’organisme déplore n’avoir été capable l’an dernier de ne référer que 47 % des demandes vers des ressources d’hébergement. En comparaison, le taux de référence vers des hébergements ayant de la disponibilité atteignait les 75 % en 2020.
Reconnaître le caractère systémique
La stratégie proposée par la CAQ pour contrer les violences conjugales et sexuelles – qui inclut notamment la construction de nouvelles maisons d’hébergement d’ici 2027 – ne semble manifestement pas suffire à endiguer le problème pour l’instant.
Les féminicides sont à la fois symptôme et résultat de l’amincissement de notre filet social, qui continue de se réduire comme une peau de chagrin.
Si le gouvernement caquiste veut se montrer sérieux dans sa volonté de venir en aide aux femmes et de contrer les féminicides, il doit reconnaître le caractère systémique des violences faites aux femmes, c’est-à-dire admettre qu’il faut s’attaquer de front aux nombreuses ramifications sociales qui contribuent à les perpétuer ou qui accentuent le risque que surviennent des drames.
Les meurtres de femmes prennent racine dans une logique de domination genrée
La crise du logement qui fait actuellement rage, par exemple, contribue assurément à décourager des femmes de quitter un milieu de vie dangereux et allonge la durée de certains séjours en maison d’hébergement, ce qui prive d’autres femmes de ces places.
L’accès aux soins de santé mentale et aux services sociaux devrait aussi figurer au sommet de la liste des priorités. Ainsi, nous pourrions peut-être aussi éviter que d’autres femmes qui n’en peuvent plus abandonnent leur enfant en bordure d’autoroute.
Les ravages de la misogynie
Cinq féminicides conjugaux en cinq semaines, c’est une donnée d’autant plus choquante que statistiquement, l’inverse n’existe pas. Dans un contexte conjugal ou familial, les données démontrent que les femmes ne tuent pas les hommes.
Les meurtres de femmes prennent racine dans une logique de domination genrée qui nous remet sans cesse au visage à quel point la misogynie prospère dans notre société, n’en déplaise aux propagateurs de discours masculinistes.
Nous sommes peut-être en train de nous habituer à voir passer les annonces de ces meurtres.
N’oublions pas, par ailleurs, que les féminicides ne surviennent pas exclusivement en contexte conjugal et que certaines catégories de femmes demeurent sur-représentées dans ces tristes statistiques.
Par exemple, entre 2011 et 2021, 21 % des victimes de féminicides étaient des femmes autochtones, alors que ces dernières ne constituaient que 5 % de la population féminine, selon Statistique Canada.
Rejeter la désensibilisation
Si les vagues de féminicides continuent de s’enchaîner, depuis 2020, nous avons au moins appris à les désigner comme tels, ce qui nous force à prendre de plein fouet la mesure de leur fréquence.
Mais tranquillement, malgré nous, nous sommes peut-être en train de nous habituer à voir passer les annonces de ces meurtres.
L’aide, pour les femmes qui veulent sortir d’un climat de violence, est de plus en plus difficile à obtenir.
Le mois dernier, la directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, Manon Monastesse, écrivait dans Le Devoir que la phrase « Pas une de plus », maintes fois écrite et scandée dans les dernières années pour dénoncer les meurtres de femmes, n’est finalement « qu’un slogan qu’on enterre avec elles ».
C’est vrai que les noms des victimes, tout comme le ruban blanc de la lutte contre les violences faites aux filles et aux femmes, nous avons appris à les partager presque machinalement dans nos stories.
Mais nous arrêtons-nous réellement sur chacune? Prenons-nous encore le temps de contempler l’ampleur du drame que représente chaque vie perdue?
Nous devons à tout prix nous méfier d’un effet de désensibilisation par accumulation.
La prochaine, celle « de plus », elle est encore vivante au moment d’écrire ces lignes. Que ferons-nous pour elle?



