D’un océan à l’autre, la crise du logement frappe fort. Dans les grandes villes comme dans les plus petites communautés, la difficulté à se loger à prix abordable bouleverse des milliers de vies. Ce qui était autrefois un droit fondamental est en train de devenir un privilège. Quatrième article d’une série de cinq.
Selon les dernières données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), le loyer moyen au Canada a franchi le cap des 2 100 $ en 2025, avec des hausses annuelles frôlant les 10 % dans plusieurs centres urbains.
À Toronto, Montréal et Vancouver, les files d’attente pour visiter un logement s’allongent, et les candidat·es doivent fournir des dossiers de plus en plus compétitifs – parfois même offrir davantage que le prix demandé pour louer, une pratique jusqu’ici jamais vue.
Les personnes à faibles revenus, les aîné·es, les immigrant·es récent·es et les jeunes adultes sont parmi les plus durement touché·es.
DOSSIER – BÂTIR LA CRISE : UNE GRANDE ENQUÊTE SUR LE LOGEMENT AU CANADA
Les journalistes indépendant·es Isaac Peltz et Gabrielle Brassard-Lecours ont passé plusieurs mois à enquêter sur les causes profondes et politiques de la crise du logement au Canada.
Ce dossier de cinq articles présente les résultats de leurs recherches. À lire aussi :
- « Une longue descente aux portes de l’enfer » : histoire et causes de la crise
- « Les dédales politiques de la crise » : responsabilités des paliers de gouvernements
- « Les propriétaires au pouvoir » : conflit d’intérêts et intérêts de classe des élu·es
- « Se loger autrement » : solutions durables à la crise
En complément, écoutez le balado Bâtir la crise, qui raconte l’enquête et ses dessous sous un autre angle – un nouvel épisode chaque vendredi.
La rue hostile
À Montréal, des centres d’hébergement d’urgence comme Résilience Montréal fonctionnent à pleine capacité – en plus d’être à la merci du voisinage.
« Ce qui est le plus difficile, ce n’est pas de trouver de l’argent. Ce n’est pas de trouver un bâtiment. C’est de gérer la cohabitation avec les voisins propriétaires. Chaque jour, on s’attend à être poursuivis par nos voisins et à devoir déménager », confie David Chapman, directeur exécutif et fondateur de l’organisme qui vient en aide majoritairement aux populations autochtones en situation d’itinérance.
Résilience est situé dans le centre-ville de Montréal, en bordure de Westmount et près du square Cabot, qu’un grand nombre d’Autochtones fréquentent.
« Le plus grand obstacle à ce que nous tentons de faire avec Résilience, ce sont nos voisins, qui ont tellement de moyens, mais qui ne veulent pas de nous », déplore David Chapman.
À Vancouver, des camps de tentes poussent dans les parcs urbains, parfois même en périphérie des hôpitaux ou des écoles.
Quand certaines initiatives voient le jour, comme celle de l’ébéniste Khaleel Seivewright, qui a construit des mini-maisons pour les personnes en situation d’itinérance à Toronto pendant l’hiver 2020, elles se voient détruites par les municipalités, souvent sous la pression des personnes bien nanties du voisinage, contribuant à déplacer le problème ailleurs.
Se loger ou manger
L’explosion du prix du logement appauvrit de plus en plus de gens.
« La clientèle de l’aide alimentaire se diversifie. Ce ne sont plus seulement les personnes sans-abri ou bénéficiaires de l’aide sociale qui y ont recours, mais aussi des travailleurs, des étudiants et des nouveaux arrivants », constate Éliane Larouche, responsable des communications chez Moisson Montréal.
Elle ajoute que manger devient une dépense compressible après avoir payé le loyer et les vêtements.
Selon le dernier rapport de Moisson Montréal, « Bilan-faim », près d’un million de demandes d’aide alimentaire ont été comblées par les organismes chaque mois. Une augmentation de 10 % depuis 2023.
L’augmentation du coût de la vie, incluant l’inflation élevée et le coût des loyers, est le facteur principal qui influence les demandes d’aide alimentaire.
Deux tiers des locataires estiment que leur santé mentale et leur bien-être sont affectés par le coût de leur loyer.
« Au cours des deux dernières années, des organismes ont été obligés de fermer des listes d’attente ou de réduire les quantités dans les paniers alimentaires faute de pouvoir répondre à la demande. On n’avait jamais vu ça avant », confie Éliane Larouche.
« Sur le plan géographique, les quartiers les plus touchés par l’insécurité alimentaire à Montréal incluent Ville-Émard, Notre-Dame-de-Grâce, Côte-des-Neiges, Saint-Michel, Parc-Extension, Le Sud-Ouest, Mercier, et Hochelaga-Maisonneuve. La gentrification pourrait être un facteur contribuant à l’augmentation des besoins dans certains quartiers comme Notre-Dame-de-Grâce », croit la responsable des communications.
Accroître le nombre de logements abordables fait partie des recommandations des organismes de Moisson Montréal.
D’après un sondage d’Habitat pour l’humanité Canada, une organisation de logement non gouvernementale et sans but lucratif, aujourd’hui, 59 % des Canadien·nes – et 75 % des locataires – sacrifient d’autres besoins fondamentaux tels que l’alimentation, l’habillement, les produits de première nécessité et l’éducation pour pouvoir payer leur loyer ou leur hypothèque.
Deux tiers des locataires estiment que leur santé mentale et leur bien-être sont affectés par le coût de leur loyer, et un tiers des propriétaires affirment qu’il en va de même pour le coût de leur hypothèque.
Un faux sentiment de panique
« Les locataires savent qu’ils ont des droits, mais le système est tellement déséquilibré que ce n’est même pas la peine de se battre », martèle Lynn O’Donnell, intervenante au Comité d’action des citoyennes et citoyens de Verdun.
Elle dénonce les pratiques déloyales des propriétaires. « On voit de plus en plus d’évictions déguisées et de harcèlement : des trous forés dans les toits, des faux avis d’évacuation, des systèmes de chauffage enlevés », observe-t-elle de façon quasi quotidienne dans son travail.
« Un propriétaire a fait croire que la Ville allait évacuer un immeuble pour contamination du sol… alors que la Ville n’était même pas au courant », raconte-t-elle.
« Il faut arrêter de signer n’importe quoi. Les propriétaires créent un faux sentiment d’urgence. Il n’y a jamais d’urgence à signer quoi que ce soit », conseille-t-elle.
« Le Tribunal du logement, c’est une machine à évictions. C’est fait pour les propriétaires. »
Lynn O’Donnell
« Les gens ont peur de demander des réparations parce qu’ils ont peur d’être évincés ou que leur loyer augmente. J’ai vu des locataires se laver dans leur évier de cuisine pendant six mois, parce qu’ils n’osaient pas demander des réparations. »
Elle n’est pas convaincue par des organismes tels que le Tribunal administratif du logement (TAL).
« Le TAL, c’est une machine à évictions. C’est fait pour les propriétaires. Tu peux avoir raison [en tant que locataire], mais attendre 600 ans avant de voir un juge. Et même quand un propriétaire enfreint la loi, il n’y a pas de sanctions criminelles », dit-elle.
Un représentant du TAL a répondu par courriel à notre demande d’entrevue en précisant que le tribunal est « neutre et impartial dans la réalisation de sa mission ».
« La mission du Tribunal administratif du logement consiste à décider des litiges dont il est saisi et d’informer les citoyens sur les droits et obligations résultant d’un bail résidentiel. Les enjeux touchant la crise du logement sont donc éloignés de notre mission. »
Existe-t-il des solutions pour pallier tous les effets de cette crise? À lire dans le prochain et dernier article de cette série.
Cette enquête a été rendue possible grâce à une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).