Ophélie Dénommée-Marchand Journaliste indépendante
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Fuyant les violences dans leur pays d’origine, une femme trans et un homme homosexuel originaires d’Ouganda ont trouvé refuge au Kenya, avant d’être expulsé·es vers le Soudan du Sud, où elle et il ne sont pas non plus les bienvenu·es. Leur parcours, marqué par les persécutions et les déplacements forcés, témoigne d’un exil éprouvant qui les a mené·es au bord du désespoir, abandonné·es par l’aide internationale.

« Après que j’aie fait ma sortie du placard en tant que femme trans, ma mère a mis ma tête à prix, elle a donné ma photo à la police et j’ai été humiliée sur la place publique. C’est comme ça que je me suis retrouvée à dormir dans les ordures pour survivre, en Ouganda, dans l’espoir d’un jour avoir de l’argent pour m’en sortir. »

C’est ainsi que débute l’histoire de Molli Cyira – de son nom choisi –, une femme trans ougandaise de 22 ans qui cherche par tous les moyens à vivre une vie paisible, depuis bientôt quatre ans, sans y parvenir.

Vivre sous la menace

« J’ai fui de l’Ouganda vers le Kenya en septembre 2021 à cause de la persécution anti-LGBT », nous dit Molli.

L’Ouganda est connu pour exercer une forte répression de l’homosexualité et des personnes LGBTQ+, avec notamment l’adoption en 2023 d’une loi parmi les plus sévères au monde, prévoyant des peines pouvant aller jusqu’à la prison à vie, voire la peine de mort.

« J’ai menti à l’agent des services frontaliers en lui disant que j’avais de la famille au Kenya et, par chance, il m’a laissée passer et a bien voulu m’indiquer où trouver la Croix-Rouge. Grâce à la Croix-Rouge, j’ai pu me rendre à Kakuma. »

« En 2024, le gouvernement du Kenya nous [i.e. les personnes LGBTQ+] a ordonné de quitter vers le Soudan du Sud et nous a pourchassé·es, mais c’est beaucoup moins sécuritaire que le Kenya et l’Ouganda à cause de la guerre. »

L’homosexualité masculine est criminalisée aussi bien au Kenya qu’au Soudan du Sud et, si les poursuites criminelles sont rares, la répression des personnes LGBTQ+ par les autorités est bien réelle. Le rejet de la part de la population est aussi très marqué dans ces pays à majorité chrétienne.

Molli se trouve présentement à Djouba, capitale du Soudan du Sud, où la violence règne à l’approche d’un possible retour de la guerre civile.

Le gouvernement a ordonné aux personnes LGBTQ+ de quitter le camp de Gorom vers Djouba en raison d’une hausse des hostilités envers ces individus, rapporte une porte-parole du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

« Je suis chrétienne et je crois en Dieu, même si on ne me laisse pas entrer dans les églises »

Molli

« Personne ne m’accepte pour qui je suis, excepté la communauté LGBT », confie Molli. « Moi et mes sœurs trans n’avons pas de sécurité, pas d’hôpitaux, pas d’accès à l’éducation, pas d’emploi. »

« J’ai été battue et emprisonnée à plusieurs reprises, empoisonnée, lynchée, torturée, menacée avec une arme à feu. […] Mon amie a été déshabillée au poste de police pour voir si elle était une “vraie” femme, puis son téléphone a été confisqué et elle a été battue », raconte-t-elle.

« Des marchands refusent de me vendre de la nourriture, sinon ils m’empoisonnent. On ne peut rien acheter, sauf à des sources sûres. Il n’y a presque pas d’eau et rien à manger. »

« Je n’avais pas de téléphone, pas d’argent, pas de souliers. C’est un activiste LGBT qui m’a donné la chance de me procurer un téléphone en février 2022. Je dois emprunter de l’argent pour utiliser des données sur mon téléphone. »

Le groupe LGBTQ+ auquel appartenait ce militant n’existe plus, dit Molli, car le gouvernement a évacué et séparé ses membres, une manœuvre stratégique permettant de diviser pour mieux régner, selon elle, ce qui leur a rendu la vie beaucoup plus difficile.

« L’ONU nous a abandonné·es, et l’ambassade du Canada aussi. Il n’y a plus d’espoir. »

Lawrence, un homme gai, ami de Molli

« Nous avons passé des années dans des camps et l’aide ne vient pas. Nous dépendons des dons pour survivre. Les gens utilisent la guerre comme prétexte pour nous attaquer, et ils savaient que nous nous trouvions dans les camps de réfugié·es. »

« Nous ne sommes pas censé·es être ici, à Djouba. On nous permet de rester seulement parce qu’on paie, mais les propriétaires savent que nous sommes LGBT et que nous devons partir du pays, car nous sommes visibles. Si nous ne sommes pas capables de payer, on nous met à la porte. »

« Certains d’entre nous attendent de mourir. Ici, on peut mourir de faim et personne ne peut nous aider. Nous n’avons nulle part où aller. »

Devon Matthews, directrice des programmes chez l’ONG Rainbow Railroad, qui aide les personnes LGBTQ+ à trouver des endroits plus sûrs, explique que « la situation est très tendue au Soudan du Sud. Les coupes à l’aide internationale ont eu un impact important là-bas », précise-t-elle. Elle souligne que les camps ne peuvent pas garantir la sécurité de qui que ce soit.

Passer inaperçue

« Féminiser mon corps me rend heureuse », témoigne Molli.

« En décembre 2023, j’ai pu commencer à prendre des hormones. Mais depuis décembre 2024, je ne peux plus m’en procurer. […] J’aimerais retrouver l’accès à des hormones, mais j’ai peur que ça puisse compromettre ma sécurité et que je ne survive pas. »

« Je dois utiliser du maquillage presque imperceptible pour passer inaperçue. Je ne peux pas m’habiller avec des vêtements de femme. C’est difficile de porter même une boucle d’oreille. »

« Je n’ai pas d’autre choix que de sortir la nuit, car je me fais trop remarquer durant le jour. »

« Les homophobes nous tranchent comme du pain. »

Lawrence

« Parfois je dois faire du travail du sexe pour survivre », dit Molli. « C’est très difficile d’avoir accès à des condoms. »

Devon Matthews de Rainbow Railroad fait remarquer que « ce travail informel est hautement criminel au Soudan du Sud, ce qui compromet d’autant plus les personnes qui doivent recourir au travail du sexe pour leur survie, car la violence et la dénonciation à la police sont répandues ».

« Je suis chrétienne et je crois en Dieu, même si on ne me laisse pas entrer dans les églises », dit Molli. « Au fond de mon cœur, je sais que je suis une bonne personne, même si on me traite de démon. »

Soutien international limité

La trajectoire de Molli n’est pas unique. Lawrence, un homme gai de 27 ans, aussi originaire de l’Ouganda, a un parcours semblable, ayant fui vers le Kenya puis vers le Soudan du Sud. C’est un ami de Molli, qui cherche également un endroit sûr depuis cinq ans, sans trouver.

« Les homophobes nous tranchent comme du pain. Le gouvernement ne veut pas de personnes LGBT sous prétexte qu’ils corrompent les enfants et causent les changements climatiques. C’est ridicule », dit-il.

« Avant que Trump ne prenne le pouvoir, nous avions de l’espoir, car certaines personnes ont été relocalisées aux États-Unis, mais parce que le président a fermé l’immigration, les gens sont désormais pris au piège », déplore Lawrence.

« Le Canada a aussi réduit son seuil d’immigration, ce qui a laissé certains d’entre nous derrière, car certains d’entre nous avions eu des entrevues d’immigration pour nous rendre au Canada. Environ 30 de nos amis ont été relocalisés au Canada avant cela. Nous sommes environ 600. »

« Le HCR nous a abandonné·es, et l’ambassade du Canada aussi. Il n’y a plus d’espoir. »

Une porte-parole du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU indique que « bien que nos efforts continuent pour sécuriser des opportunités de réinstallation, il n’y a pas de perspectives immédiates pour la plupart des réfugiés et demandeurs d’asile. »

« Le gouvernement prévoit de fermer le camp de Gorom en juillet, ce que nous tentons d’éviter, car cela augmenterait les risques auxquels font face ces individus. »

« Malheureusement, le HCR et ses partenaires n’ont pas de financement pour fournir de l’aide immédiate en cas de relocalisation forcée », poursuit la porte-parole.

Pivot a contacté l’ambassade du Canada au Soudan du Sud, mais n’a pas obtenu de réponse. L’ambassade a dû fermer ses portes en raison de la guerre.

« Le seul organisme capable de nous aider est Rainbow Railroad », explique Molli. « Et même encore [pour les démarches d’immigration] ils veulent que nous fournissions un rapport de police ou d’hôpital pour prouver qu’on a subi de la violence. Quand j’ai demandé un rapport de police après avoir été battue, l’officier de police m’a giflée. »

Devon Matthews fait valoir qu’il y a cependant d’autres moyens de prouver les choses, et que les dossiers doivent être solides pour gagner devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada.

« Personne ne veut nous prendre dans les pays avoisinants », poursuit Molli. « La Namibie est plus ouverte aux personnes LGBT, mais on nous dit quand même de garder un profil bas, c’est-à-dire de ne pas s’afficher ouvertement comme trans ou homo. L’Afrique du Sud serait peut-être un endroit adéquat pour nous, je ne sais pas. »

« J’aimerais venir au Canada pour pouvoir vivre authentiquement. »

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