Le refus complet d’appliquer les conventions internationales dans la foulée du génocide à Gaza le laissait déjà présager, mais l’enchaînement des projets de loi autoritaires à Québec et à Ottawa officialise l’effondrement de l’ordre politique libéral.
D’un côté, les libéraux minoritaires de Mark Carney profitent de la crise diplomatique avec les États-Unis pour étendre massivement les pouvoirs de la police et du gouvernement, restreindre le droit d’asile, et saccager les obligations de l’État au regard des populations autochtones et de la protection de l’environnement.
De l’autre, l’impopulaire gouvernement de François Legault continue sa charge contre la société civile sur fond d’extractivisme gonzo, poussant le ridicule jusqu’à accuser les syndicats d’être anti-démocratiques dans la foulée de l’adoption sous bâillon du projet de loi 69 sur l’énergie.
Un Canada fort
Ça ne prend pas un 100 watts pour comprendre quel est l’objectif du gouvernement fédéral avec les projets de loi C-2 et C-5.
Outre les provisions ahurissantes en matière d’immigration, le premier acte législatif des libéraux, qui porte sur les frontières et la sécurité, donnerait une somme colossale de pouvoir aux policiers et aux Services canadiens de renseignement et de sécurité (SCRS).
Le second donnerait à l’exécutif le pouvoir de soustraire des projets majeurs, dits d’« intérêt national », à la législation fédérale, dont la Loi sur les Indiens. Mais la liste des exceptions n’est pas exhaustive puisque le projet de loi, s’il était adopté tel quel, permettrait au gouvernement de l’allonger à loisir par un simple décret.
Les projets concernés? Un autre pouvoir discrétionnaire de l’exécutif.
Le premier ministre veut faire du pays une superpuissance et il veut s’appuyer pour ce faire sur sa force historique : le pillage systématique du territoire. Comme toujours, c’est la police qui va s’assurer d’écraser quiconque se met au travers du chemin du projet colonial canadien.
Un projet ambitieux qui demande des pouvoirs qui le sont tout autant.
Que plusieurs dispositions de ces projets de loi soient inconstitutionnelles n’est pas difficile à prévoir et les tribunaux nous le prouveront tôt ou tard. Le pari de Carney, c’est que la cour interviendra trop tard pour ralentir le déploiement de sa vision grandiose du Canada.
Devant la déroute des institutions traditionnelles du libéralisme, la société civile est en péril comme jamais.
La soudaine exaltation de l’intérêt national et l’accroissement des pouvoirs de sécurité sont indissociables. Les deux projets de loi fonctionnent main dans la main.
La clé de voûte de cette architecture de surveillance et de répression sera, on s’en doute, l’espionnage informatique. Sous le nouveau régime, les fournisseurs de service seraient contraints de fournir certaines informations aux corps policiers – incluant les données de localisation – sans que ces derniers aient même besoin d’un mandat.
Il y a des limites prévues aux pouvoirs de la police et du SCRS, bien sûr, mais encore une fois, il s’agit surtout de contrôler maintenant l’opposition aux projets d’« intérêt national ». Les militant·es écologistes ou autochtones auront tout le loisir de défendre leurs droits devant un juge dans les mois et années qui suivront la mise en œuvre des projets en question.
Le langage utilisé dans le projet de loi C-5 laisse bien entendre que la violence déployée contre les Wet’suwet’en pour faire passer un gazoduc sur leur territoire n’était que le début : seuls les gouvernements autochtones seront consultés, sans égard aux chef·fes traditionnel·les ou à la population générale.
Une approche qui rejoint parfaitement les ambitions provinciales contenues dans les projets de loi 69 sur l’énergie et 97 sur le régime forestier, notamment.
Ça va brasser
Pour une rare fois, Québec et Ottawa marchent main dans la main. Et ce n’est pas à cause des yeux doux du roi.
Le fédéral a décidé de lâcher la bride sur l’immigration, de donner les coudées franches à François Legault sur l’exploitation des ressources naturelles, et le laisse maintenant se pourlécher en rêvant de dépenses militaires profitables pour l’industrie d’ici.
Le chef de la CAQ n’a pas de grandes ambitions canadiennes, il veut seulement se faire sacrer patience par Ottawa et consolider son emprise sur la société québécoise.
L’enchaînement des projets de loi autoritaires à Québec et à Ottawa officialise l’effondrement de l’ordre politique libéral.
Réunis en congrès la fin de semaine dernière, les jeunes de son parti appellent d’ailleurs à accélérer les conflits sociaux dont son gouvernement est devenu expert. Ils demandent au gouvernement de s’immiscer dans les activités politiques des associations étudiantes et syndicales, notamment.
Sans aucune subtilité, les jeunes de la CAQ nous promettent que « Ça va brasser! », alors que leur parti est déjà à couteaux tirés avec à peu près toute la société civile, que ce soient les syndicats, les chercheur·euses, les organismes communautaires, les médecins ou les associations de défense de droits.
Résolument paternaliste et autoritaire, le premier ministre leur donne raison. En plus de se faire l’ennemi des classes populaires, il se prétend l’arbitre d’à peu près tout ce qui ne le concerne pas, de l’identité de genre jusqu’aux finances des associations étudiantes, en passant par le langage utilisé par les élèves dans les écoles.
Et il faudra se lever de bonne heure pour l’en empêcher.
Socialisme ou barbarie
Les courants émergents du post-libéralisme refusent encore de se nommer et les idéologues d’extrême centre font tout ce qu’illes peuvent pour normaliser la dérive.
Pour les médias de masse, les autoritarismes sont toujours étrangers et le massacre à Gaza commence à peine à les émouvoir. L’intelligence est en péril et le quatrième pouvoir est de plus en plus intégré à la propagande d’État.
Devant la déroute des institutions traditionnelles du libéralisme, la société civile est en péril comme jamais. Il nous faut dès maintenant rétablir un rapport de force avant qu’il ne soit trop tard.
La sauvegarde du régime néolibéral n’est certainement pas une cause pour laquelle se mobiliser. Mais des alternatives existent.
Nous devons dès maintenant abandonner les demi-mesures et mobiliser nos forces vives pour reformer notre parti pendant que la société civile en est encore capable.
Laissons tomber la respectabilité et les relations publiques délétères.
Aux autoritaires qui se camouflent dans les ruines de la démocratie de masse, opposons franchement un socialisme populaire et émancipateur.