Contre les injonctions à se taire

Catherine Dorion Écrivaine et ex-députée de Taschereau
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Contre les injonctions à se taire

La gauche doit cesser de craindre l’épouvantail de la « division ».

La gauche n’a-t-elle pas grand besoin de se parler?

Je veux dire, pas dans un petit coin noir à l’abri des regards pour préserver la sainteté de son « image ». Je veux dire se parler de toutes les façons possibles, depuis toutes les classes sociales, toutes les régions du Québec, tous les métiers et toutes les origines.

Pendant la Révolution tranquille, des débats sur ce qui devait être accompli politiquement pour construire un rapport de force populaire face au clergé, la finance et les gouvernements qui leur mangeaient dans la main, il y en avait partout. Il y en avait dans Parti pris, dans les films de l’ONF, sur les scènes des spectacles, dans les assemblées des partis et des syndicats, dans les bars, dans les familles, partout.

Des décennies après, on diffusait encore La liberté en colère ou des extraits de la Nuit de la poésie dans les classes de cégep.

Ce temps dont nos professeurs étaient nostalgiques et qui fait envie aujourd’hui, c’en était un d’ébullition, à gauche. Les débats dans l’espace public étaient alors l’une des sources mêmes de la vitalité de la gauche à cette époque.

Que devait-on faire? Quelles idées mettre en avant des autres? Fallait-il les hiérarchiser ou pas? Quelles actions directes? Quelles stratégies électorales? Quelle philosophie derrière l’action des syndicats? Avec qui se lier, de qui se tenir loin? Rejeter complètement les élites dominantes? Tenter d’en obtenir quelque chose? De les prendre à leur propre jeu?

Le tumulte qui s’élevait de ces discussions parfois teigneuses – de ces « chicanes » – était un tumulte humain, populaire, large – c’était le tumulte de la révolution qui grondait. Un symptôme évident de la force de la gauche à l’époque.

Nous sommes multiples

Je pense que la gauche a besoin de retrouver la liberté d’expression essentielle à sa croissance. Qu’elle cesse de craindre les opinioneux payés par des milliardaires pour l’écraser, bien sûr, mais qu’elle cesse aussi de craindre sa propre parole et sa propre pensée.

Depuis un certain temps, on semble croire que taire les débats et les idées qui ne vont pas dans le sens de la « direction » des leaders de gauche, c’est affaiblir la gauche. Comme si, pour être fort, il fallait une seule personne en avant, et derrière, des gens qui se taisent et qui suivent (c’est plutôt le portrait de la société idéale des dictateurs, mais passons).

Ce désir d’« unité », d’où vient-il? Pourquoi devrions-nous agir comme si nous étions une armée? Nous ne sommes pas une armée.

La gauche n’a qu’une seule arme face à l’argent, c’est la force du nombre.

Nous sommes des sociétés d’humains. Et des sociétés, ça n’est pas unitaire. C’est multiple, c’est vivant, ça peut répondre à des dangers multiples avec des réponses multiples et adaptées, c’est mouvant et fort, comme la nature tant que la biodiversité est préservée.

« Vous n’êtes pas des machines! Vous n’êtes pas du bétail! Vous êtes des humains! Ne vous battez pas pour l’esclavage! Battez-vous pour la liberté! » disait Charlie Chaplin dans son fameux discours à la fin de The Great Dictator.

Le cadrage médiatique de la « chicane »

Quand je suggère aux gens de prendre parole quant aux problèmes de leur réalité militante, ils me disent souvent, un soupir dans la voix : il faut du courage pour prendre parole politiquement, à l’heure qu’il est, sans avoir derrière soi toute une équipe de communication.

Vu l’excitation des opinioneux de Québecor et al. lorsqu’ils voient passer une occasion de fabriquer une image négative de la gauche, toute parole critique risque de prendre dans l’espace public une place démesurée. La mise en scène gonflée de la « bisbille » et du « lavage de linge sale en public » est si bien rodée qu’elle a fini par avoir un impact réel sur la liberté de discussion dans nos milieux. Combien de personnes n’osent pas s’exprimer parce qu’elles ne veulent pas jouer dans cet inévitable scénario?

« Taisez-vous et rangez-vous, les gauchistes! »

Et quand quelqu’un ose, certains à gauche raisonnent vitement que la chicane n’aide pas, et puisque dans les journaux, ça dit qu’il y a de la chicane… La panique l’emporte sur la curiosité.

Échaudés, ils se mettent à classer les gens qui s’expriment en « camps » et cessent d’écouter, comme le décrivait Hubert Aquin au tout début de la Révolution tranquille dans La fatigue culturelle du Canada français (lu pour la première fois au cégep…).

Les commentateurs politiques qui font leur pain et leur beurre de la supposée « querelle » (dont ils sont en bonne partie responsables) sont les mêmes qui assomment ensuite les protagonistes d’injonctions du type « ils doivent arrêter de se diviser s’ils veulent progresser ». Le message global en est un de « taisez-vous et rangez-vous, les gauchistes », et il fonctionne.

Les débats doivent avoir lieu

Émilise Lessard-Therrien est l’ex-députée sans-peur de Rouyn-Noranda–Témiscamingue qui, du haut de ses trente ans, a affronté sur le ring, en face-à-face, la multinationale géante Glencore, pendant des années. Une femme, une entrepreneure des régions, qui ose affronter les gros au nom de la défense du peuple : une rareté, une femme précieuse pour le Québec.

Elle a publié il y a quelque temps un texte sanguin dans lequel elle remettait en perspective le bilan de la période « pragmatiste » de Québec solidaire. La stratégie « pragmatiste » était aux commandes lors de l’organisation de la campagne électorale de 2022, la première de l’histoire du parti où ce dernier a reculé en termes de nombres de votes, et aussi en termes de mouvement et d’inspiration. (Rappelons qu’aucune « crise interne » n’avait éclaté à ce moment-là.)

Je sais que les questionnements sur les stratégies de la gauche sont largement répandus.

Ne sont-ce pas là des éléments utiles auxquels réfléchir pour arriver à une bonne intelligence collective sur ce qui se passe? Quels sont les arguments de ceux qui défendent toujours cette ligne? Quels sont les arguments de ceux qui ont une autre idée encore de ce qui doit être fait?

Quels débats de ce type pourraient encore émerger depuis les milieux syndicaux, par exemple? N’ont-ils pas besoin, eux aussi, de faire le point? Et les mouvements sociaux? Et la jeunesse? Et tout le monde?

« Nouvelle chicane à Québec solidaire », titra le Journal suite au texte de Lessard-Therrien. « Il faut arrêter de se diviser! » soupira bruyamment une partie de la gauche.

Parler ouvertement

Où et comment la gauche pourra-t-elle, dans les prochaines années, discuter de façon vraiment libre (et donc beaucoup plus intéressante et attirante) des stratégies et des institutions qui la représentent, sans être aussitôt accusée de trahison ou de « nuire à la cause »?

Le faire derrière des portes closes, sans que personne des médias n’en entende parler, est une mission impossible qui n’a pas de chances de réussite. J’ai décrit la complexité de la question du mieux que je pouvais dans Les têtes brûlées. Les garde-robes hermétiques n’ont jamais donné des réflexions très saines. C’est assez funeste, en fait. Et c’est définitivement un mouroir d’enthousiasme, puisque l’enthousiasme se nourrit de liberté.

Des sociétés, ça n’est pas unitaire. C’est multiple, c’est vivant, ça peut répondre à des dangers multiples avec des réponses multiples et adaptées, c’est mouvant et fort.

Je sais que les questionnements sur les stratégies de la gauche sont largement répandus. Mais nombreuses sont les personnes qui ont quitté la politique, le syndicalisme ou le militantisme en enterrant pour toujours leur riche expérience afin d’éviter la « division ». Elles ont vu de près comment et pourquoi les erreurs se produisent et se répètent, mais elles ne voient pas comment elles pourraient s’exprimer dans le contexte actuel de la conversation sociale.

Et c’est ainsi que les erreurs et les errances se reproduisent à l’identique : à force de n’être jamais discutées, jamais reconnues, jamais réfléchies collectivement.

La force du nombre

La gauche ne peut pas gagner en se taisant, parce que la gauche n’a qu’une seule arme face à l’argent, c’est la force du nombre.

Et le nombre, ce n’est pas comme l’argent : il ne fait pas ce que quelqu’un au top lui ordonne. Le nombre n’est pas, par définition, « unitaire ». Il est multiple, mouvant et adaptable et c’est ce qui fait sa force.

Face à une époque qui se corse radicalement, écraser les questionnements issus des expériences de lutte m’apparaît comme la plus moribonde des idées. Au contraire, encourageons la libération des voix, de l’intelligence collective et d’un débat sain et radicalement ouvert.

Les réflexions issues des expériences vécues et la franchise de discussions ouvertes – et parfois émotives, oui – ne sont pas synonymes de division, mais de quête d’une action collective réellement enthousiasmante pour la majorité d’entre nous.

Nous avons besoin d’ébullition dans la gauche! Faisons donc chauffer les ronds au lieu d’étouffer les marmites!

Si la parole se libère, des liens nouveaux prendront forme, le mouvement se fertilisera et prendra de l’ampleur, et il sera populaire, plein d’intelligence et de souplesse dans son action. Bref, l’espoir lui sera à nouveau permis. 

Cessons de craindre les réprimandes du commentariat médiatique et de ceux qui, dans nos rangs, ont peur d’une gauche dont la parole serait pleinement libérée. Exprimons-nous!