Le cas d’Adriana Smith : l’obsession pour le natalisme

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Le cas d’Adriana Smith : l’obsession pour le natalisme

Une Américaine enceinte en état de mort cérébrale serait maintenue en vie artificiellement en raison d’une loi anti-avortement en Géorgie.

Adriana Smith, 30 ans, a été déclarée en état de mort cérébrale irrémédiable en février dernier. Elle était alors enceinte depuis neuf semaines.

Sa famille dénonce publiquement le fait qu’Adriana soit artificiellement maintenue en vie depuis plusieurs mois, l’hôpital ayant présumément invoqué les restrictions anti-avortement de l’État de Géorgie, qui proscrivent les interventions médicales mettant fin à une grossesse dès qu’une activité cardiaque est perceptible chez le fœtus.

En somme, sans égard à la dignité ou aux volontés d’Adriana et de sa famille, les institutions préservent son corps à titre d’incubateur pour un fœtus dont on n’est d’ailleurs pas certain de la viabilité.

« Pro-vie » ou « pro-natalité »?

Le cas d’Adriana Smith illustre à quel point les lois restreignant l’avortement s’arrogent le contrôle du corps des femmes et tendent à circonscrire la définition et la valeur de la féminité à la seule capacité reproductive.

De surcroît, les interrogations sur la santé et la viabilité du fœtus que porte Adriana Smith soulignent le flagrant désintérêt du mouvement anti-avortement pour les conditions de vie après la naissance.

Un extrait vidéo d’une entrevue de 2004 entre la sœur bénédictine Joan Chittister et le journaliste Bill Moyers est redevenu viral sur les réseaux sociaux dans les derniers jours. Questionnée sur la définition et sur les valeurs du mouvement anti-avortement, la religieuse affirme que vouloir à tout prix interdire l’avortement sans de concert améliorer la qualité des services sociaux et du système d’éducation, c’est être bien davantage « pro-natalité » que « pro-vie ».

La soi-disant urgence démographique sert à renforcer un projet social qui accroît l’instrumentalisation du corps des femmes, tout en maintenant la population dans un état de précarité.

Plus de 20 ans après cette entrevue télévisée, il semble que les Américain·es en soient toujours au même point, d’autant plus que le président Trump continue de pousser un agenda nataliste dans un projet de loi omnibus qu’il a intitulé son « One, Big, Beautiful Bill ».

Ce dernier prévoit notamment certains avantages fiscaux ou bonus pécuniaires versés aux femmes qui procréent, dans le but avoué de créer un « baby boom » qui aiderait, selon le président, l’économie du pays… une idée qui n’est ni originale, ni réellement efficace.

Le natalisme, instrument politique d’extrême droite

Dans sa relecture critique des travaux de Karl Marx sur le capitalisme, l’autrice et chercheuse Silvia Federici définit la procréation comme « une forme de travail qui, sous le capitalisme, est subsumée à la reproduction de la main-d’œuvre et donc soumise à une régulation étatique spécifique ». Dans cette logique, les politiques encourageant la procréation viseraient avant tout la reproduction d’une force de travail au bénéfice d’une poignée de dominant·es.

L’étude de divers régimes fascistes ou d’extrême droite a également permis de démontrer que l’obsession pour le natalisme tient bien moins souvent d’une réelle urgence démographique que d’une volonté suprémaciste de perpétuer un modèle national élitiste et rigide. Ce qu’on veut accroître, c’est le nombre de personnes qui reconduisent une norme – blanche – qu’on a ciblée comme un idéal à atteindre.

Le natalisme est ainsi bien souvent conjointement sexiste, queerphobe et xénophobe.

Les politiques encourageant la procréation visent avant tout la reproduction d’une force de travail au bénéfice d’une poignée de dominant·es.

Dans un article de vulgarisation scientifique paru dans La Conversation, la professeure Céline Delacroix émet d’ailleurs diverses nuances quant aux politiques natalistes, ciblant plusieurs angles morts qu’entretiennent les gouvernements s’inquiétant des baisses démographiques. Elle souligne entre autres qu’on oublie souvent d’analyser les baisses de taux de natalité de pair avec la réduction des taux de mortalité rendue possible par les récents progrès des soins de santé. Les baisses de natalité ne signifieraient donc pas systématiquement qu’il y a un déséquilibre démographique.

Surtout, la chercheuse détaille de nombreux risques associés aux politiques natalistes strictes, comme l’augmentation des avortements clandestins s’effectuant dans des conditions dangereuses pour les femmes, ou encore l’impact environnemental néfaste de la surpopulation humaine sur Terre.

Cela est d’autant plus alarmant lorsqu’on sait que certains des pays qui sont obsédés par leurs bas taux de natalité sont aussi responsables d’une écrasante proportion des changements climatiques. Les résultats d’une récente étude publiée dans Nature Climate Change attestent en effet que ce sont les 10 % les plus riches dans des pays comme les États-Unis ou la Chine qui sont responsables du deux tiers des réchauffements extrêmes qui affligent certaines régions plus vulnérables.

De plus en plus comme Gilead

La soi-disant urgence démographique qu’invoque Trump lui sert ainsi bien davantage à se doter de pouvoirs étatiques pour renforcer un projet social qui exclut les personnes marginalisées et qui accroît l’instrumentalisation du corps des femmes (quitte éventuellement à n’accorder de valeur qu’aux corps qui procréent), tout en maintenant la population dans un état de précarité.

L’histoire d’Adriana Smith a été comparée par plusieurs internautes à un épisode de la série télévisée La Servante écarlate, où le corps d’une femme enceinte en état de mort cérébrale est justement maintenu en vie artificiellement le temps que sa grossesse soit menée à terme.

Les points de convergence de plus en plus nombreux entre les États-Unis de Donald Trump et l’univers patriarcal imaginé par Margaret Atwooddépassent depuis longtemps l’anecdotique et devraient désormais susciter le plus haut degré de méfiance.