Bifan Sun Journaliste · Pivot
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Le rapport annuel 2024 de la Caisse de dépôt et placement du Québec indique une hausse importante de ses investissements dans les entreprises accusées de complicité avec Israël dans les violations du droit international et des droits humains des Palestinien·nes, notamment dans des géants des secteurs militaire et technologique. La Caisse de dépôt n’arrive toujours pas à démontrer aux Québécois·es la conformité de ses activités à sa propre politique en matière de respect des droits de la personne.

Le 24 avril dernier, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a rendu publics son rapport annuel 2024 et des renseignements additionnels qui détaillent ses investissements.

Mardi, le président de la Caisse, Charles Émond, était de passage à l’Assemblée nationale pour répondre aux questions des partis d’opposition sur les activités de l’institution, à l’occasion de l’étude des crédits budgétaires du ministère des Finances.

Selon une analyse réalisée par la Coalition du Québec URGENCE Palestine et le Mouvement pour une paix juste, au 31 décembre 2024, la Caisse détenait des actions et des obligations totalisant 27,4 milliards $ dans 76 entreprises identifiées par l’ONU ou par des organismes de la société civile comme étant impliquées dans les violations des droits humains et du droit international commises par Israël contre le peuple palestinien, à savoir l’apartheid, l’occupation, la colonisation de peuplement du territoire palestinien occupé, ainsi que le génocide à Gaza.

Parmi ces entreprises figurent, par exemple, le premier fabricant d’armes au monde, Lockheed Martin, le plus grand détaillant en ligne et fournisseur de services infonuagiques au monde, Amazon, ou encore la multinationale québécoise de génie-conseil WSP Global.

Les investissements problématiques pour l’an dernier représentent une augmentation de 24 % par rapport à 2023, et 5,8 % du total des investissements de la CDPQ s’élevant à 473,3 milliards $.

En tant que gestionnaire des fonds de retraite et d’assurance des secteurs public et parapublic du Québec, la CDPQ rend les Québécois·es « complices de l’affreuse barbarie du génocide à Gaza et de la destruction de la vie palestinienne en Cisjordanie » par ses choix d’investissement, a dénoncé Fabienne Présentey, porte-parole de Voix juives indépendantes, lors d’une conférence de presse organisée par la Coalition URGENCE Palestine le 30 avril.

Au cours de la dernière année, les groupes solidaires avec la Palestine ont multiplié leurs appels demandant que la CDPQ retire ses investissements des entreprises ciblées et mette en place un processus de contrôle transparent pour s’assurer qu’elle n’investira dans aucune entreprise impliquée dans des violations des droits humains et du droit international.

La CDPQ contredit ses propres règles

« La Caisse a l’obligation de respecter les droits de la personne dans ses placements, c’est dans la Charte et dans ses directives », soutient Me John Philpot, avocat spécialisé en droit international et porte-parole du Mouvement pour une paix juste.

En effet, la politique de la CDPQ en matière de droits de la personne affirme son engagement à respecter ces droits dans ses activités d’investissement et à « aligner ses pratiques avec les Principes directeurs des Nations Unies [relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme] ».

Cependant, la Caisse investit toujours dans cinq entreprises – soit Alstom, Airbnb, Booking Holdings, Expedia et Motorola Solutions – figurant sur la liste du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme qui recense les entreprises impliquées dans des activités liées aux colonies israéliennes dans le territoire palestinien occupé. La valeur des investissements de la Caisse dans ces entreprises a plus que doublé en 2024, s’élevant à 3,1 milliards $.

« Le mépris des droits humains, c’est une maladie contagieuse. Si on ne les défend pas partout dans le monde, on les affaiblit partout. »

Benoît Allard, Désinvestir pour la Palestine

Mardi, lors de l’étude des crédits budgétaires du ministère des Finances, la porte-parole solidaire en finances Alejandra Zaga Mendez a interrogé le président de la CDPQ sur le processus d’évaluation de la conformité des investissements de la Caisse.

En réponse, Charles Émond a affirmé que la Caisse est conseillée par « des experts de renommée internationale », qu’elle fait toujours un suivi de ses investissements et se conforme à ses obligations légales en la matière. Il a pourtant refusé de rendre publics les documents d’analyse.

Hausse dans le secteur militaire

La Coalition URGENCE Palestine et le Mouvement pour une paix juste constatent une augmentation importante des investissements de la CDPQ dans des entreprises qui auraient vendu des armes et des technologies à l’armée israélienne, alors que la Cour internationale de justice a jugé en janvier 2024 qu’il y avait un risque plausible de génocide à Gaza.

Au 31 décembre 2024, la Caisse détenait des actions et des obligations dans 24 entreprises du secteur militaire accusées par des organismes de complicité avec l’armée israélienne, dont certains des plus grands fabricants d’armes au monde. La valeur de ces investissements est passée de deux milliards $ au 31 décembre 2023 à 3,4 milliards $ un an plus tard. 

En 2024, la Caisse a plus que doublé ses actions dans Lockheed Martin, premier fabricant d’armes au monde, portant la valeur de son investissement à 159,8 millions $.

L’entreprise américaine est à l’origine des avions de chasse F-35, présentés comme « les plus létaux au monde », qui ont été utilisés par l’armée israélienne pour mener des attaques intensives dans la bande de Gaza, y compris dans des « zones humanitaires ».

En un an, la Caisse a acquis 25 fois plus d’actions dans General Dynamics, le sixième fabricant d’armes au monde, faisant passer la valeur de son investissement de 2,9 millions $ à 84,2 millions $.

General Dynamics est la seule compagnie aux États-Unis qui fabrique les corps métalliques de la série de bombes MK-80, le principal type d’arme utilisé par l’armée israélienne pour bombarder Gaza.

D’ailleurs, la division General Dynamics Produits de défense et Systèmes tactiques – Canada, dont le siège social et les usines se trouvent au Québec, a pris en charge une commande de 50 000 obus de mortier qui devait être expédiée vers Israël via les États-Unis d’ici 2026. La ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a promis d’interrompre ce transfert après avoir été interrogée par les médias.

De plus, en 2024, la Caisse a commencé à investir dans deux nouvelles compagnies du secteur militaire. Elle a acquis 75 000 actions totalisant 22,7 millions $ dans L3Harris Technologies, qui fabrique des composants intégrés à plusieurs systèmes d’armement utilisés par l’armée israélienne à Gaza. Elle a aussi acquis 800 actions évaluées à 100 000 $ dans RTX, le premier fabricant de missiles guidés au monde et fournisseur de l’armée israélienne pour ses avions de chasse F-16. 

« La CDPQ rend les Québécois·es complices de l’affreuse barbarie du génocide à Gaza et de la destruction de la vie palestinienne en Cisjordanie. »

Fabienne Présentey, Voix juives indépendantes

Lors de l’étude des crédits budgétaires, Charles Émond a aussi été interrogé par Alejandra Zaga Mendez sur la hausse des investissements de la Caisse dans ces entreprises.

Il a répondu que cet enjeu « n’est pas aussi blanc ou noir », en soulignant que dans le cas de Lockheed Martin, « c’est la même entreprise qui fabrique des équipements qui sont fournis par d’autres gouvernements, américain ou autres, au niveau de l’OTAN, pour défendre l’Ukraine ».

Du même souffle, le président a affirmé que la Caisse n’investit pas dans les entreprises livrant des armes à la Russie.

Pour les groupes solidaires avec la Palestine, ce genre de discours « révèle une hypocrisie profonde », a dénoncé Fabienne Présentey lors de la conférence de presse de la semaine dernière. « Alors que les droits humains et la souveraineté sont vigoureusement défendus dans certains contextes, ils sont systématiquement ignorés lorsqu’il s’agit de la Palestine. »

« Pour Charles Émond et la CDPQ, le respect des droits humains est donc à géométrie variable selon les jeux politiques occidentaux », soutient la Coalition dans un communiqué de presse.

Amazon, complice dans une guerre à l’ère numérique

Désinvestir pour la Palestine, membre de la Coalition, dénonce aussi les investissements de la CDPQ dans Amazon. Au cours de la dernière année, la Caisse a doublé ses avoirs dans le géant américain, atteignant 2 milliards $ en date du 31 décembre 2024.

Si le géant américain fait l’objet d’un boycott de la part de la société civile québécoise à cause de ses pratiques anti-syndicales et de la récente fermeture abrupte de tous ses entrepôts dans la province, ses violations des droits humains s’étendent bien au-delà des frontières.

« Le mépris des droits humains, c’est une maladie contagieuse », dit Benoît Allard, porte-parole de Désinvestir pour la Palestine, en entrevue avec Pivot. « Si on ne défend pas les droits humains partout dans le monde, on les affaiblit partout. »

Selon la documentation de l’American Friends Service Committee (AFSC), la division Amazon Web Services (AWS) est « le principal fournisseur d’infrastructure et de services infonuagiques pour le gouvernement et l’armée israéliens ».

En mai 2021, Amazon et Google ont signé un contrat de 1,2 milliard $ US avec l’État d’Israël pour des services infonuagiques dans le cadre du Projet Nimbus, un projet piloté par le ministère des Finances en collaboration avec d’autres entités gouvernementales, dont le ministère de la Défense et les Forces de défense israéliennes.

Bien qu’à l’origine, le projet Nimbus n’ait pas été conçu pour servir les systèmes militaires de combat ou de renseignement classifié, en juillet 2024, la colonelle Racheli Dembinsky, commandante du Center of Computing and Information Systems de l’armée israélienne (MAMRAM), a confirmé publiquement que l’armée utilise des services de stockage infonuagique et d’intelligence artificielle fournis par des géants technologiques civils dans son offensive contre Gaza, citant entre autres AWS.

Une enquête du magazine +972 a révélé que l’une des raisons qui ont poussé l’armée israélienne à recourir aux géants technologiques civils est le volume important des renseignements recueillis par la surveillance des résident·es palestinien·nes de Gaza, qui dépassait la capacité des serveurs militaires.

Amazon ne serait pas innocent. Le contrat qu’il a signé avec le gouvernement israélien inclut des clauses qui l’empêchent de se retirer du Projet Nimbus ou de refuser de fournir des services à certaines entités gouvernementales à cause des pressions qui l’inciteraient à boycotter Israël.

Le contrat a d’ailleurs été signé en mai 2021, la même semaine où une attaque de l’armée israélienne a tué près de 250 Palestinien·nes, dont plus de 60 enfants, dans la bande de Gaza.

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