
Depuis février 2025, l’entrepreneur québécois Olivier Primeau fait la tournée des médias. Il dénonce les profits dérisoires que la province fait avec son eau. Pour y remédier, il a présenté au ministère de l’Économie un « projet mystère ». Son plan, qu’il compte dévoiler sous peu, aurait pour objectif de valoriser l’eau de source du Québec, vraisemblablement par une forme de nationalisation qui permettrait aussi aux entreprises de faire leur part de profits. Marchandiser notre eau la mettrait-elle en péril?
Il y a un marché pour l’eau.
L’entrepreneur vedette Olivier Primeau, chef et responsable de marque pour la compagnie Prime Drink, en a pris conscience. La compagnie a acquis six des 42 permis de captage d’eau de source autorisés dans la province, ce qu’il estime représenter 33 % à 36 % de l’eau de source exploitable au Québec. Ces permis lui permettraient de prélever jusqu’à 3,4 milliards de litres d’eau par an, explique-t-il en entrevue avec Pivot.
Ce n’est pas tant la captation immédiate qui intéresse Olivier Primeau, assure-t-il, puisque Prime Drink n’en fait pas encore, mais plutôt une mise en valeur collective d’une ressource qu’il juge sous-évaluée et mal gérée par le gouvernement.
En plus de sa vision clairement commerciale, il se dit aussi préoccupé par la préservation de l’eau.
Les sécheresses liées aux changements climatiques et les tensions géopolitiques avec nos voisins américains, qui convoitent l’eau canadienne, prennent une place grandissante dans le débat public. Dans ce contexte, les préoccupations liées à l’eau, dont le Québec est riche, deviennent de plus en plus cruciales.
C’est ainsi qu’en février dernier, Olivier Primeau a rencontré la ministre de l’Économie Christine Fréchette pour lui présenter son plan « Valoriser et protéger l’eau du Québec pour un avenir prospère ».
Si les détails du plan sont tenus secrets, les grandes lignes en sont connues. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, l’entrepreneur dit souhaiter protéger l’eau, notamment des intérêts étrangers, « mais aussi qu’elle contribue activement à la prospérité du Québec » grâce à des projets capables de « générer des revenus » dans la province, pour « renforcer notre économie et de la rendre plus indépendante ».
« Le but de ce que j’ai présenté au gouvernement, c’est en deux volets. Il y a un volet vraiment financier. Puis l’autre, c’est de la préserver pour nous autres, au Québec », explique-t-il à Pivot.
Le dévoilement du plan d’Olivier Primeau au grand public est prévu en début juin prochain, dit-il. Il espère pouvoir en faire l’annonce conjointement avec le gouvernement. L’entrepreneur aurait d’ailleurs rencontré le premier ministre François Legault le 24 avril dernier pour discuter des négociations finales concernant son projet de valorisation.
La gestion de l’eau potable québécoise pourrait couler vers la privatisation, vers la nationalisation ou bien suivre son modèle actuel. Mais sur quelle rivière naviguons-nous présentement?
UN PEU DE TRANSPARENCE POUR L’OR BLEU
Cet article fait partie d’une série de trois textes sur les acteurs politiques et économiques qui convoitent les eaux québécoises et canadiennes.
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Le statu quo : l’eau, un patrimoine commun
Actuellement, l’eau est considérée comme un patrimoine commun, au même titre que l’air : c’est une ressource qui n’appartient à personne et à tout le monde à la fois.
C’est ce que garantit la Loi affirmant le caractère collectif des ressources en eau, tandis que le Code civil en définit les conditions d’appropriation.
« Au-delà de 75 000 litres par jour – l’équivalent d’une grosse piscine hors terre –, tu as besoin d’une autorisation pour prélever de l’eau », explique Olivier Pitre, directeur de la Société des eaux souterraines de l’Abitibi-Témiscamingue.
Cette règle garantit que l’eau est utilisée de façon responsable, en fonction des besoins collectifs de la population.
« Toute décision que prend [le ministère de l’Environnement] doit prioriser les besoins de la population en matière de santé, de salubrité, de sécurité civile et d’alimentation en eau potable. Donc ça veut dire que le motif d’intérêt public est plus important que l’intérêt privé d’une entreprise », ajoute Olivier Pitre.
Le gouvernement a ainsi instauré, à l’aide de permis de captage d’eau, une structure en vue de protéger l’eau, et non de faire du profit en l’exploitant.
« Ce qu’Olivier [Primeau] veut, ultimement, c’est changer la politique de l’eau, changer les lois et règlements pour qu’il puisse vendre l’eau qui lui appartient à travers ses permis. »
Rebecca Petrin, Eau secours!
Mais si l’eau est un bien commun, pourquoi permet-on à des entreprises privées de s’approprier des permis de captage qui leur permet de la vendre? C’est la question que nous avons tenté de poser à la ministre de l’Économie, Christine Fréchette. Le ministère n’a pas voulu nous accorder d’entrevue à ce sujet. Même son de cloche de la part du ministère de l’Environnement.
« Ce qui appartient aux gens, c’est les permis pour pomper. Si tu as des permis pour pomper l’eau, l’eau est à toi », dit quant à lui Olivier Primeau.
Abordant cette nuance, Olivier Pitre illustre que « s’il y avait un marché pour l’air, une compagnie pourrait l’embouteiller et la ressource commune deviendrait alors une propriété privée, au même titre que l’eau ».
Le marché exerce donc une pression sur le caractère collectif de l’eau, dont l’État est gardien.
Valorisation et marchandisation
Cela dit, Olivier Primeau estime que l’encadrement actuel limite le potentiel commercial de l’eau, ainsi que les bénéfices que le Québec pourrait en retirer.
« On donne zéro valeur à l’eau, ici au Québec, quand il y a plusieurs endroits sur la planète où l’eau vaut extrêmement cher », dit-il.
En plus de délivrer des permis, le gouvernement touche des redevances, qui sont des frais payés par les entreprises pour leur prélèvement d’eau. Mais malgré une hausse de 900 % depuis le 1er janvier 2024, le taux des redevances reste très bas, plafonnant à seulement 500 $ par million de litres prélevés destinés à l’embouteillage.
« Je crois que la redevance n’est pas assez haute », souligne aussi Éric Laforte, directeur général d’Amaro, une entreprise québécoise d’embouteillage.
Olivier Primeau fait de plus une critique acerbe du système actuel, où des entreprises états-uniennes comme Aquafina ou Dasani puisent dans les infrastructures québécoises pour embouteiller et vendre l’eau sans investir dans l’entretien des réseaux d’aqueduc.
Un autre aspect de ce modèle inquiète l’homme d’affaires : le transfert des permis d’exploitation.« Moi, je peux vendre mes permis à qui je veux. À des Chinois, à des Émiriens, à des Américains. C’est ça qui est un gros enjeu. »
« Olivier Primeau, sa priorité [c’est qu’]il détient des actions dans Prime Drink. »
Rébecca Pétrin
Même son de cloche de la part d’Éric Laforte. Il confirme qu’Amaro a reçu plusieurs offres d’achat étrangères et que son propriétaire, Daniel Colpron, « a toujours dit que de son vivant, il ne vendrait pas, et surtout pas aux Américains ».
L’appropriation étrangère dépendrait donc de la bonne volonté des détenteurs de permis. En effet, Marc Bishai, avocat au Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE), confirme que le transfert de permis est possible. Cependant, la loi oblige le nouveau détenteur à respecter les conditions d’autorisation initiales.
Malgré un discours orienté vers le rapatriement des revenus pour la collectivité, Olivier Primeau ne cache pas qu’il a des ambitions personnelles derrière ses investissements.
Il soutient que la demande en eau de source va rapidement augmenter. Selon ses dires, la valeur de Prime Drink serait passée de huit millions $ à plus de 70 millions $ depuis l’acquisition des permis de captage. Ce bond serait attribué à la spéculation des marchés financiers.
Cependant, cette valeur reste abstraite tant que l’eau reste un bien collectif, disponible gratuitement pour la plus grande part des consommateur·trices. « Il n’y a pas de valorisation tant que tu n’en as pas besoin. Le pétrole, il y a 300 ans, ça valait zéro, parce que personne n’en avait besoin », résume Olivier Primeau.
« Le but de ce que j’ai présenté au gouvernement, c’est en deux volets. Il y a un volet vraiment financier. »
Olivier Primeau
« Olivier Primeau, sa priorité [c’est qu’]il détient des actions dans Prime Drink », souligne Rébecca Pétrin, directrice générale de l’organisme Eau secours!.
« Ça fait deux, trois ans qu’il dit qu’un moment donné, ses actions vont valoir cher parce qu’il va pouvoir vendre l’eau dont il est propriétaire. Mais il n’est pas propriétaire, il a des permis de captation […] pour un volume donné par année pour un usage donné [soit] faire de l’embouteillage », explique-t-elle.
« Mais ce qu’il veut, ultimement, c’est […] changer la politique de l’eau, changer les lois et règlements pour qu’il puisse vendre l’eau qui lui appartient à travers ses permis. » Pour cela, il faudrait rendre possible la propriété de l’eau, qu’elle soit privée, ou même publique.
« On peut continuer à regarder Trump comme la menace, mais la menace, elle ne va pas venir des États-Unis. Elle va venir de chez nous », prévient Rébecca Pétrin.
Selon elle, il y a « des représentants politiques et économiques » qui mettent de la pression sur nos gouvernements pour rendre nos politiques publiques permissives et ainsi « répondre aux intérêts américains ».
La nationalisation refait surface
L’idée de la nationalisation de l’eau se retrouve dans plusieurs propositions politiques visant à protéger et valoriser la ressource. Cela voudrait dire modifier le modèle de gestion de l’eau pour placer sa propriété dans les mains de l’État, alors qu’elle n’appartient actuellement à personne.
Cette piste semble être suggérée dans le plan qu’Olivier Primeau a présenté à la ministre de l’Économie. L’entrepreneur compare en effet avec enthousiasme son projet avec celui d’Hydro-Québec.
Mais plusieurs experts mettent en garde que la valorisation et la protection de l’eau seraient incompatibles. La nationalisation implique de donner une valeur monétaire à l’eau. Le risque, aussi, c’est que si l’eau était nationalisée, sa propriété pourrait aussi être transférée à des intérêts privés.
« Ce n’est pas une bonne idée, parce que qui dit nationalisation dit quand même commercialisation. »
Marc Bishai, CQDE
Pour Rébecca Pétrin, « donner une valeur à l’eau, ça veut dire une perte du statut commun de l’eau ». L’eau deviendrait alors une marchandise comme une autre, souligne-t-elle. Ainsi, celui qui en aura les moyens décidera de l’avenir de l’eau et de son usage.
Si l’eau devenait une source de profit pour l’État, sa nationalisation pourrait marquer le début d’une dérive où l’intérêt public céderait le pas à l’intérêt économique.
« [Certaines] personnes pensent que ça serait une bonne façon de protéger les ressources en eau de nationaliser », dit Marc Bishai. « En fait, selon nous et selon plusieurs autres personnes, ce n’est pas une bonne idée, parce que qui dit nationalisation dit quand même commercialisation – oui par l’État, mais il reste qu’on est en train de marchandiser quelque chose qui est essentiel à la vie. »
Et même, ainsi, « qui dit nationalisation dit moins grande protection, donc ça irait dans le mauvais sens », craint l’avocat.
Rébecca Pétrin s’inquiète aussi du fait que transformer l’eau en bien, même public, favoriserait sa privatisation. « Valoriser l’eau, ça veut dire lui donner une valeur. Que ce soit par l’État, que ce soit privé. […] La ligne est floue, après. Tout ce qui est nationalisé peut être privatisé, mais l’inverse est plus difficile, par contre. »
Notons que l’exploitation par des entreprises n’exclurait pas non plus nécessairement les compagnies étrangères. Nationaliser impliquerait de devoir réviser entièrement le cadre juridique en place.
La situation actuelle est plus favorable, selon Rébecca Pétrin. « Oui, c’est vrai qu’on a des permis d’eau […], mais ça demeure qu’un permis, ça peut être révocable à tout moment. S’il y a une grande sécheresse, on peut retirer les permis d’eau des minières, des grosses industries – on peut le leur retirer à tout moment et garder l’eau pour l’environnement, les villes, les municipalités. »
À l’heure actuelle, « on a quand même un régime juridique intéressant qui crée des protections pour l’eau et on ne peut pas faire absolument tout ce qu’on veut avec », affirme Marc Bishai. « Ce n’est pas autant le far-west qu’on pourrait le penser, au Québec. »
« Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », souligne Rébecca Pétrin. « Le cadre même de l’eau dans la structure de protection est bon. Il faut juste continuer à le renforcer. »
Cet article a été réalisé dans le cadre d’un cours de journalisme de collaboration piloté par le DESS en journalisme de l’Université de Montréal, sous la supervision de Claudine Blais.



