Début avril, un groupe de collectifs a dénoncé Fierté Montréal. Ils allèguent notamment que le festival est déconnecté des besoins de la communauté queer locale et qu’il a mis une collaboratrice en danger.
« Nous nous rassemblons pour dénoncer les pratiques abusives de Fierté Montréal et encourager nos communautés à soutenir les événements queers locaux », peut-on lire dans une publication Instagram des collectifs queers montréalais ElleLui, Blush Party, Discoño et Sweet Like Honey, datée du 4 avril.
Les quatre groupes, qui ont auparavant organisé des événements avec le festival, affirment publiquement ne plus vouloir participer à la Fierté tant qu’il n’y a pas de changement au sein de l’organisme.
« Une des grosses raisons qu’on a fait la dénonciation, c’est au moins pour mettre au courant les organisateur·trices producteur·trices d’événements. Comme ça, iels sont au courant des types de pratiques que Fierté ont », affirme en entrevue Marlyne Désir, fondatrice de Sweet Like Honey.
Déconnexion avec la communauté queer
L’année passée, lors de sa collaboration avec Fierté pour une soirée strip club lesboqueer co-organisée par Sweet Like Honey, Blush Party et Lust Cove, Marlyne Désir a vécu « un grand manque de communication » avec les responsables du festival.
Fierté Montréal a fixé les prix de billets à plus de 30 $, un prix que l’organisatrice a jugé trop élevé pour son public cible, des personnes lesbiennes et queers racisées qui vivent des barrières financières venant de la marginalisation multiple.
Ses inquiétudes se sont révélées fondées lorsque, deux semaines avant l’événement, moins de la moitié des billets étaient écoulés. Elle recevait plusieurs messages de sa communauté réclamant d’autres options moins dispendieuses.
Pour pallier la situation, Marlyne Désir dit avoir contacté Fierté à répétition pour obtenir un code rabais, sans recevoir de réponse claire. « On a enfin reçu le code à moins de 24 heures de l’événement. Et ça, c’était très décevant », affirme-t-elle.
« Souvent, c’est comme s’ils doutaient des choses qu’on leur disait. »
Marlyne Désir
« J’ai peut-être envoyé plus de 150 messages individuels à des membres de la communauté pour leur [faire] savoir qu’on avait enfin un code qu’on pouvait partager avec eux », relate-t-elle. Malgré tout, seulement 60 % des billets ont été vendus.
Marlyne Désir a été outrée d’apprendre plus tard que Fierté aurait offert une échelle de prix pour d’autres événements dans sa programmation, une option qui ne lui a jamais été présentée.
Elle reproche à l’équipe de Fierté Montréal, qui est constituée majoritairement d’hommes, d’être déconnectée des multiples marginalisations vécues par sa communauté. « Souvent, c’est comme s’ils doutaient des choses qu’on leur disait, même si ce n’est pas eux qui font des événements [toute] l’année pour la communauté », dénonce-t-elle.
Elle juge que Fierté a fait preuve de tokénisme, ou diversité de façade, en sélectionnant son collectif dans sa programmation afin de bien paraître. « Ils ne connaissaient même pas tous les artistes qu’on connaît, qui sont locaux! »
Avery Burrow, fondatrice de Blush Party, dénonce quant à elle l’offre initiale dérisoire faite par Fierté : 5000 $ de budget pour treize artistes, 15 % des profits à partager entre trois collectifs organisateurs et le reste récolté par Fierté.
Ayant travaillé comme gérante des loges d’artistes durant la Fierté en 2023, Avery Burrow dit savoir qu’en comparaison, une drag queen de l’émission Rupaul’s Drag Race aurait alors reçu un cachet de 3000 $. Elle estime que cela démontre que le festival priorise les intérêts des hommes gays au détriment de ceux du reste de la communauté queer.
Après plusieurs négociations, Fierté Montréal a accepté de diviser les profits plus équitablement, une entente que les collectifs ont acceptée.
Bris de contrat
Fierté se serait aussi engagée contractuellement à fournir tout le marketing pour l’événement – une chose qui avait aussi été promise au collectif ElleLui lors d’une autre collaboration en 2023.
Mais un mois et demi avant l’événement, Avery Burrow n’avait toujours pas reçu d’affiches promotionnelles. Une situation qu’Eloise Haliburton, directrice des événements et des partenariats avec ElleLui, a aussi vécue. Les organisatrices ont dû créer des affiches promotionnelles à leurs propres frais, et n’ont jamais été remboursées par la Fierté.
Avery Burrow dénonce aussi le fait que l’organisme, qui s’était engagé à leur fournir des reels promotionnels et un plan de marketing, ne l’aurait pas fait.
« Ils n’ont pas payé pour un des vols. »
Eloise Haliburton
Eloise Haliburton affirme quant à elle que Fierté s’était engagée à payer les frais de performance, le transport et l’hébergement des artistes, mais a manqué à ses obligations. « Ils n’ont pas payé pour un des vols. On a […] dû couvrir le coût du transport de Toronto à Montréal d’un artiste », explique-t-elle.
L’organisatrice affirme aussi que Fierté aurait initialement refusé de payer des frais administratifs couvrant le travail d’organisation du collectif. « [Ils demandaient si] on pouvait ne pas leur demander de payer des frais administratifs… qui étaient inclus dans le contrat depuis le début! »
« Le représentant m’a envoyé un courriel disant [qu’ElleLui] n’avait pas pris beaucoup de risques et qu’on avait juste mis notre nom [sur l’événement] », affirme-t-elle, un comportement qu’elle qualifie « d’intimidation » et une assertion qu’elle juge irrespectueuse du travail accompli par ElleLui pendant huit mois.
Après de nombreuses négociations, les frais ont finalement été payés.
Lorsque Fierté a contacté ElleLui pour une nouvelle collaboration en 2024, le collectif a décliné, citant une entente de partage des profits jugée dérisoire.
« Fierté n’a pas protégé une victime d’abus »
Carolina Montrose, fondatrice et productrice d’événements avec Discoño, croit que le directeur de la programmation de Fierté, Chris Ngabonziza, l’a mise en danger en embauchant pour le festival une personne qui avait commis des abus contre elle.
Durant leur première rencontre en 2022, Chris Ngabonziza lui aurait promis de ne pas embaucher cette personne. La productrice d’événements a donc été choquée de voir son agresseuse dans la programmation du festival en 2023.
Elle a alors envoyé à Chris Ngabonziza des vidéos montrant les abus verbaux et physiques qu’elle avait subis en 2017.
Carolina Montrose a été outrée d’apprendre par la suite que le directeur de la programmation avait divulgué son identité à son agresseuse. Quatre jours plus tard, le jour de son mariage, elle a reçu une mise en demeure de son agresseuse lui demandant d’arrêter de partager les vidéos.
« J’étais dans ma robe, maquillée, avec ma fiancée, et j’ai reçu une mise en demeure de mon agresseuse. C’était tellement choquant et traumatisant [durant] une journée aussi spéciale! » se remémore-t-elle.
« C’est comme s’ils avaient choisi l’agresseuse et non la victime. »
Carolina Montrose
Elle explique que, depuis 2017, son agresseuse continuait de la harceler et qu’elle avait dû aller vers la police pour se protéger.
« La seule raison pour laquelle ça, c’est arrivé, c’est à cause que Fierté n’a pas protégé une victime d’abus. »
Voulant mettre fin à la situation, Carolina Montrose est allée voir Simon Gamache, le directeur général de Fierté Montréal, qui aurait nié avoir visionné les vidéos. « Après ça, j’ai appris […] que tout le monde [les] avait vues dans le bureau! Les employé·es les avaient vues et [on leur a] dit de ne pas en parler », affirme-t-elle.
Fierté a finalement annulé l’événement Discoño qui devait se tenir lors du festival de 2023 et que Carolina Montrose préparait depuis l’automne 2022. L’organisme lui aurait refilé le coût des chambres d’hôtel des artistes qui devaient s’y produire, une dépense que Fierté Montréal s’était engagée à payer.
En parallèle, Fierté a annoncé publiquement la performance de son agresseuse pour le festival.
« Ça m’a fait vraiment mal. C’est comme s’ils avaient choisi mon agresseuse et non la victime », affirme Carolina Montrose.
Insatisfaits de la réponse de la Fierté
Fierté a refusé la demande d’entrevue de Pivot, mais a publié une réponse publique aux collectifs, les accusant de propager de la « désinformation » et affirmant respecter ses « responsabilités contractuelles ».
« Ces collectifs encouragent malheureusement les artistes queers à se passer d’une des plus importantes plateformes de visibilité », peut-on aussi lire.
« La plateforme, ça n’en vaut pas la peine, parce que ça vous coûte beaucoup, beaucoup, de votre temps, de votre énergie », affirme Eloise Haliburton.
« Nous dénonçons que ces collectifs contribuent intentionnellement à des efforts de désinformation à notre sujet. »
Fierté Montréal
Marlyne Désir trouve irrespectueux que Fierté ne l’ait pas contactée avant de sortir sa réponse publique. L’organisatrice réclame des excuses de la part de l’organisme.
Les quatre collectifs souhaitent soutenir la Wild Pride, une Fierté alternative organisée par des collectifs qui ont rompu leurs liens avec la Fierté officielle.
Avery Burrow et Carolina Montrose exigent la démission de Chris Ngabonziza et Simon Gamache. Carolina Montrose aimerait qu’ils soient remplacés par des femmes racisées qui se soucieraient des communautés lesboqueers.
Tous les collectifs affirment refuser de collaborer à nouveau avec Fierté tant qu’il n’y aura pas de changements structurels dans l’organisme. Ils réclament une meilleure gestion du budget de plus de 7 millions $ et veulent que l’organisme réinvestisse ses fonds dans la communauté queer locale.
« Je voudrais que les gens continuent de soutenir la communauté queer locale. Il y a plein d’entre nous qui travaillons ici pour faire des choses pour notre communauté », conclut Marlyne Désir.
Clarification : Une citation a été ajustée afin de clarifier qu’ElleLui n’a eu à couvrir les frais que d’un vol pour un artiste, et non deux. (07-05-2025)