Se battre pour quelque chose

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Se battre pour quelque chose

Si elle veut prendre le pouvoir, la gauche devra apprendre à parler au monde plutôt que de s’écouter radoter.

En arrachant l’assurance dentaire et l’assurance médicaments au gouvernement Trudeau, Jagmeet Singh a réalisé avec une poignée de député·es plus que tout autre chef du NPD fédéral.

Les électeur·trices de Burnaby-Centre ont quand même fait le choix de l’expulser de son siège à la Chambre des communes lors des élections de lundi.

Et malgré les montagnes russes politiques des derniers mois et l’effondrement de la base électorale du parti, sa position législative demeure inchangée : il conserve la balance du pouvoir. Une situation qui va donner au caucus néodémocrate la tâche ingrate de faire fonctionner le gouvernement en attendant la cueillette du pouvoir par les conservateurs dans un an, un an et demi.

À moins de changer d’approche.

Poilievre spectaculaire

Plus souvent qu’autrement, les analystes attribuent le succès des populistes à leur style vitriolique et à leurs préoccupations terre-à-terre. Les mouvements conservateurs seraient plus proches du peuple, et les progressistes, déconnecté·es.

Et dans un cadre rhétorique où on oppose sens commun et idéologie woke, ce sont les baisses d’impôt qui l’emportent.

En réaction, on voit émerger une gauche frustrée du virtue signalling qui rejette de plus en plus bruyamment les politiques identitaires et les thèmes qui les accompagnent. Pour elle, les droits des minorités deviennent une épine dans le pied dans la reconquête des masses populaires.

Si nous nous efforçons à créer une solidarité réelle qui ne tient pas sur une identité ou des opinions partagées, mais sur l’oppression dans ses conséquences matérielles, nous pourrons former la coalition dont nous avons besoin pour conquérir le pouvoir.

Mais le succès de la droite contemporaine ne tient pas fondamentalement à sa préoccupation affichée pour certains thèmes ou à son style, mais à sa relation avec son auditoire.

Certains politiciens ont saisi le potentiel de l’écosystème médiatique alternatif de droite non pas spécifiquement pour promouvoir leurs idées, mais pour cultiver un entre-soi populaire qui s’oppose aux médias de masse. Une conversation privée devant public.

Le chef conservateur rigole dans des balados, mais a gardé les journalistes dans des enclos pendant la campagne électorale. Le peuple contre les élites.

La gauche distinguée

Je crois qu’il n’est pas nécessaire d’être populiste pour être populaire.

La méfiance envers les représentant·es des institutions politiques et économiques tient en grande partie à leur manque de sincérité. Dans un monde polarisé où le climat se dérègle, nos conditions de vie se dégradent et le pouvoir nous échappe, les gens sont à la recherche de familiarité. Et les institutions ne leur offrent que des normes impersonnelles.

Et c’est vrai qu’il s’est imposé une sorte de consensus libéral sans sincérité et sans substance dans la dernière décennie et demie. Celui de la politique de la diversité qui « encourage les candidatures de personnes issues de groupes historiquement sous-représentés », mais ne nous donne pas plus de bonnes jobs à la fin. Celui des reconnaissances territoriales faites pour la forme, et de la représentation à Hollywood.

C’est cette idée de la gauche qui s’est imposée dans l’espace public, justement parce qu’elle est impuissante.

Le progressisme comme case à cocher. Une identité à consommer.

Dans le jeu de miroir des médias sociaux et de la société de masse, les droits de minorités deviennent un apparat des élites. Dire la bonne chose, connaître le bon mot est un signe d’éducation et de raffinement.

C’est cette gauche décadente, ou plutôt cette idée de la gauche, qui en est venue à s’imposer dans l’espace public, justement parce qu’elle est impuissante.

Pour une politique du vrai monde

Et si, au lieu de jouer le jeu de la bonne opinion et de prendre une attitude condescendante d’« éducation », la gauche s’intéressait aux personnes qu’elle prétend représenter?

Et si on faisait de la lutte contre la misère le cœur de notre politique?

En prenant ouvertement et sincèrement le parti des opprimé·es, nous devons reconnaître que ce sont les conséquences réelles des politiques économiques et sociales que nous dénonçons, pas seulement leur principe.

La droite essaie de micro-gérer des aspects de la vie publique jusqu’au ridicule, s’intéressant même à légiférer sur l’accès aux toilettes publiques dans des cas extrêmes. Si Pierre Poilievre ou un autre populiste nous ramenait ça prochainement, est-ce qu’on se laisserait distraire par les détails de leurs obsessions génitales? Est-ce qu’on repartirait la cassette pour expliquer qu’« en fait le genre est une construction sociale »?

J’ose croire qu’on se moquerait de leur mesquinerie et qu’on leur rappellerait que la sécurité des femmes passe d’abord par la sécurité du logement et que la crise actuelle maintien de nombreuses victimes de violence dans des situations dangereuses. Que les femmes trans ne puissent pas faire un numéro deux en paix n’améliore la vie de personne, ça devrait être une évidence.

Et si on faisait de la lutte contre la misère le cœur de notre politique?

À l’accusation de prioriser les minorités contre le vrai monde, il faut répondre en rappelant comment les minorités sont du vrai monde, pas en fouillant dans le missel des wokes.

De la même manière, la gratuité et l’accès aux soins de santé, c’est une question universelle. Nous sommes dans une position unique pour mettre en évidence les limites d’un système qui favorise les intérêts privés avant la qualité des soins et la dignité des patient·es, mais l’expérience des personnes trans ne devrait pas être prise comme un cas à part. Une vaginoplastie et une grossesse sont des expériences qui se ressemblent plus qu’elles n’y paraissent.

C’est d’ailleurs ce souci d’échange et de mise en commun qui devrait primer. Nos expériences, nos vies, nos identités nous distinguent et font de nous les personnes que nous sommes. Mais la politique, c’est créer du sens commun au-delà de ces distinctions.

Si nous nous efforçons à créer un espace de solidarité réel qui ne tienne pas sur une identité ou des opinions partagées, mais sur l’expérience concrète de l’oppression dans ses conséquences matérielles, il n’y a aucun doute que nous pourrons former la coalition dont nous avons besoin pour conquérir le pouvoir.

Et non seulement aux parlements, mais dans nos vies quotidiennes.