Je sais à quel point il peut être hasardeux, dans ces pages, d’aborder le sujet de la religion dans une perspective positive.
La gauche, tant sociale que politique, tend à rejeter du revers de la main les institutions religieuses. Et pour cause! Les courants principaux des grandes religions sont universellement des plus réactionnaires sur le plan social et restent le dominion d’hommes ayant tant de pouvoir sur des millions d’âmes inquiètes de leur sort éternel qu’ils en deviennent fous à lier.
Mais la plupart de ces grandes religions possèdent aussi des courants progressistes et humanistes, se concentrant sur les passages de la doctrine professant la charité, l’amour du prochain et le rejet de l’opulence matérielle au profit d’une richesse spirituelle.
Au Québec, par exemple, le Centre justice et foi et feue la revue Relations (avant leur infâme mise à mort par le leadership jésuite canadien) incarnaient cette approche humaniste et plurielle ancrée dans le socialisme chrétien. C’est ce courant auquel adhérait chèrement Michel Chartrand. Nous avons aussi connu, dans l’histoire plus récente, les prêtres ouvriers qui officiaient dans les quartiers populaires.
Rien de cela ne saurait faire oublier le colonialisme par la croix et les persécutions vécues par les Premiers Peuples de la main des missionnaires évangélistes européens, bien entendu.
Mais je crois pertinent de souligner les conflits internes au sein des grandes religions, histoire de mettre en lumière une volonté de mettre la Foi au service du bien commun.
Le clergé a bien sûr souvent servi d’allié précieux aux fascismes de par le monde, mais on ne peut omettre l’influence de la théologie de la libération sur les mouvements et les révolutions socialistes en Amérique latine.
Le pape jésuite
C’est ainsi qu’à travers les dizaines de sujets d’actualité cruciaux qui traversent le clair-obscur civilisationnel dans lequel nous vivotons tant bien que mal, il est difficile d’ignorer la mort du pape François.
Quoi que nous pensions de la myriade de dogmes toxiques de l’Église de Rome, à l’origine de tant d’oppressions sociales qui persistent, et malgré l’absence de grandes réformes concernant le rôle des femmes et le salut des âmes des personnes LGBTQ+, le pontife jésuite argentin a tout de même su rallumer la flamme vacillante du christianisme progressiste tant décrié par les obscurantistes.
Je souligne les conflits sein des grandes religions, histoire de mettre en lumière une volonté de mettre la Foi au service du bien commun.
Même notre chanoine-sociologue Mathieu Bock-Côté, qui ne rate jamais une occasion de démontrer que son vernis de grand penseur craque de partout, a parlé de François comme un pape « controversé », dans un papelard justement très papelard, rappelant que son prédécesseur Benoit XVI s’était grandement inquiété de la « déchristianisation de l’Europe » ainsi que de la « déseuropénanisation » du christianisme.
Et moi qui ignorais que le Christ était né à Besançon plutôt qu’à Bethléem en Palestine!
Argentin et jésuite (un ordre religieux historiquement en conflit avec le Vatican), François incarnait très certainement une rupture avec la tradition catholique romaine dominante – une rupture plus que bienvenue.
Voyons pourquoi.
Palestine, écologie, capitalisme
« Le peuple palestinien a perdu un grand ami aujourd’hui », a écrit le pasteur et théologien palestinien Munther Isaac, lui-même un ardent activiste contre l’apartheid et le génocide du peuple palestinien depuis la première intifada à la fin des années 1980.
Nombreux sont les médias qui ont rappelé que le défunt pape s’était fait avocat pour que cessent les horreurs perpétrées par les massacreurs de la Knesset. La CBC raconte que le pape téléphonait chaque soir au père Gabriel Romanelli, curé de la paroisse de la Sainte-Famille à Gaza (dont l’école a été bombardée par les avions israéliens en juillet 2024) pour s’enquérir de la situation sur le terrain.
Son ultime texte rédigé le jour avant sa mort fut consacré à Gaza. Il y rappelle que « se battre pour la paix requiert beaucoup plus de courage que de faire la guerre », évoquant aussi ce passage des Béatitudes dans l’Évangile de Matthieu qui bénit les faiseurs de paix, « car ils seront appelés Enfants de Dieu ».
« Le peuple palestinien a perdu un grand ami aujourd’hui. »
Munther Isaac, pasteur palestinien
Il fut aussi le seul pontife à réserver une encyclique complète à l’écologie, soit Laudato si », publiée en 2015, dans laquelle il appelle à « la sauvegarde de la maison commune » et présente la destruction de l’environnement comme un péché.
Cette encyclique s’est même invitée dans le prélude à la primaire républicaine en vue de l’élection de 2016, exposant à la lumière (divine?) l’hypocrisie des candidats catholiques qui ont continué obstinément à privilégier leurs infâmes principes réactionnaires et extractivistes, en violation directe du dogme d’infaillibilité papale. Rick Santorum, un catho intégriste, avait appelé à différencier les enseignements papaux et ses « simples opinions [sur l’écologie] ».
François restera aussi connu pour sa condamnation du capitalisme, influencée par son office au sein de l’Église d’Amérique latine, plus populiste et animée notamment par la théologie de la libération, qui greffe une approche matérialiste et enseigne l’importance de la libération politique autant que spirituelle. Le Saint-Père s’est toutefois défendu plus tard en disant limiter sa critique à une condamnation de l’exploitation et de la cupidité, pourtant deux des piliers du capitalisme.
Ce qui rappelle qu’en 1987, le grand footballeur Diego Maradona, en visite au Vatican, avait suggéré au pape Jean-Paul II de « vendre les plafonds d’or » de la cité pour aider les pauvres!
Évidemment, rien de cela n’aura de valeur si le successeur de François ne poursuit pas son propre pontificat dans la même voie réformatrice.
Dans l’excellent Conclave (alerte divulgâcheur!) du réalisateur Edward Berger, le cardinal Benitez, archevêque du diocèse fictif de Kaboul (inspiré du réel diocèse de Bagdad), un homme mexicain intersexe, devient pape.
Peut-être un jour la réalité dépassera-t-elle la fiction.
Prions.