Faire la job à moitié et charger le gros prix

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Faire la job à moitié et charger le gros prix

Les milliards pour le logement annoncés par Mark Carney expliquent pourquoi nos services publics se dégradent, mais les déficits se creusent.

Le sociologue Georg Simmel définissait l’argent comme un droit anticipé sur le travail d’autrui. En gros, l’argent a de la valeur parce qu’il permet de se payer le fruit du travail des autres, maintenant et dans l’avenir.

C’est d’ailleurs cette promesse qui en fait l’utilité : sans ce contrat social fondamental, personne ne passerait volontairement huit heures par jour sous un régime autocratique à faire des tâches qui ne répondent à aucun besoin immédiat.

On travaille pour ou contre de l’argent. On achète ce dont on a besoin, on se fait des vies avec le travail des autres.

Pour certaines classes de gens, il y a d’autres moyens de faire de l’argent. En fait, à notre époque, il y a nettement plus d’argent qui se fait avec de l’argent qu’avec du travail. C’est le stratagème des riches : acheter et vendre de l’argent, c’est-à-dire des droits sur le travail des autres. Et les droits sur ces droits-là, alouette.

Mais la plupart d’entre nous calculent le prix du loyer en heures et en gigs.

Bâtir maison

Pendant le débat des chefs en français, mercredi soir, le chef du Parti libéral a avancé que si l’électorat lui en conférait le pouvoir, il ferait construire 500 000 nouveaux logements par année.

Il a mentionné que la création de Maison Canada et des investissements publics de 25 milliards $ « catalyseraient » d’« énormes investissements privés » et doubleraient le nombre de mises en chantier chaque année.

Quand Mark Carney promet que l’argent des riches sera investi pour produire ce dont nous avons urgemment besoin, il invoque des règles économiques abstraites, sans mentionner les personnes réellement engagées dans l’économie. Ce qu’il promet, c’est que le capitalisme fera son œuvre : quand les conditions sont favorables, les investisseurs investissent et les marchés marchent.

On est loin d’avoir coulé les fondations.

Si le gouvernement peut nous en promettre plus que ce qu’on paie, c’est parce que les investisseurs y trouvent une piasse à faire.

On parle de confier des fonds publics à des entreprises si elles investissent à leur tour dans la production de maisons usinées. Ce n’est pas une réponse à la crise du logement, c’est un investissement dans le marché immobilier pour améliorer sa productivité.

Et ce sont de vraies entreprises, de vraies personnes, qui vont en profiter. Celles, justement, qui ont des investissements à « catalyser ».

Confusion en la demeure

Pour les membres du précariat, dont je fais partie, le logement est une préoccupation constante.

Pour nous, il s’agit de trouver l’argent pour payer le prochain loyer. On travaille, on s’endette, on s’entasse, mais c’est seulement une dépense, le coût pour éviter la rue. Il n’y a rien de mystérieux, c’est une question de survie.

Pour la classe moyenne, la vie se calcule aussi en heures travaillées. Mais le logement prend une autre tournure : on peut chercher à économiser sur son loyer pour cotiser à son REER ou son CELIAPP. On capitalise son travail, on forme une mise de fonds.

L’accès à la propriété promet un avenir sans travail, celui de la retraite ou du prochain flip – ou du suivant. Plus qu’une façon de se mettre un toit sur la tête, l’accès à la propriété est conçu comme un investissement dans un bien qui prend constamment de la valeur.

Mais c’est pourtant ce qui rend cet accès impossible. L’augmentation constante des prix des maisons, la tendance haussière du marché immobilier est une condition fondamentale de l’économie canadienne.

La réponse de Carney, c’est de donner de l’argent à des compagnies et contrer la spéculation en coupant dans les coûts.

Si la valeur de l’immobilier venait à s’effondrer, il faudrait faire face à une crise économique majeure au pays. L’endettement est élevé, il y aurait des défauts de paiement, potentiellement des faillites, et l’effet de domino qu’on connaît.

On en vient donc à un problème insoluble. Celui de maintenir l’accès au marché en augmentant constamment les prix.

La réponse de Carney, c’est de donner de l’argent à des compagnies pour construire des maisons cheap trop chères. Contrer la spéculation en coupant dans les coûts. Financer ça avec de l’argent public et des hypothèques privées.

Mais c’est seulement pelleter le problème à plus tard.

Un tien vaut mieux que deux tu l’auras

Si l’argent donne un droit anticipé sur le travail d’autrui et qu’on gagne notre vie par le travail, c’est dire que notre travail donne un droit sur le travail des autres, c’est logique.

Mais qu’en est-il de tout cet argent gagné autrement, sans contribuer, pourquoi permet-il de s’arroger le fruit de notre labeur? Y a-t-il une limite au travail qu’on peut exiger des autres?

La réponse, comme en tellement de choses, se résume à la règle d’or : les droits des un·es s’arrêtent où commencent ceux des autres.

Pour régler la crise du logement, il faut reconnaître le droit au logement. Augmenter la participation publique, démarchandiser et transférer les propriétés existantes vers des modèles alternatifs, racheter les hypothèques privées, diminuer l’endettement des ménages. Il faut être honnête et reconnaître que ça va limiter les ambitions de certaines personnes, mais que c’est le prix à payer pour assurer les droits de tout le monde.

C’est la même chose pour le droit à la santé, à l’éducation et à la culture. Quand un politicien promet de livrer des résultats avec des investissements privés, on peut tout de suite savoir que nos droits ont été négligés.

Ce n’est pas une réponse à la crise du logement, c’est un investissement dans le marché immobilier. Et ce sont de vraies entreprises qui vont en profiter.

Parce que si le gouvernement peut nous en promettre plus que ce qu’on paie, c’est parce que les investisseurs y trouvent une piasse à faire. Il promet des logements, mais ce qu’on obtient, ce sont des marchandises qui nous seront revendues avec bénéfice.

Les gouvernements de toute trempe, dans les dernières décennies, ont fait leur marque des partenariats avec le secteur privé. Et chaque fois, si les résultats étaient incertains, on pouvait être sûr·es de payer la note à la fin.

Il ne s’agit pas forcément de tout ramener à l’État. Il s’agit plutôt d’agir avec cohérence sur le plan fiscal et d’aller chercher les bons partenaires dans la société civile – ces organismes qui cherchent simplement à loger des gens – plutôt que de nous faire croire que le marché est une force impersonnelle, et pas simplement les ami·es riches des politicien·nes.