Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Pierre Poilievre menace de fermer les sites de consommation supervisée de drogues, malgré leurs bienfaits démontrés. Son plan de lutte contre la dépendance aux drogues prévoit des places pour 50 000 personnes en cure de désintoxication, mais celles-ci sont réservées aux organismes qui offrent des traitements dont l’objectif exclusif est l’abstinence, une approche jugée irréaliste.

De passage en Colombie-Britannique dimanche dernier, le chef du Parti conservateur du Canada a annoncé son plan pour lutter contre la dépendance aux drogues et la crise des opioïdes.

Les organismes offrant des services aux gens aux prises avec une dépendance aux drogues recevront « un montant fixe selon le nombre de mois qu’ils gardent les toxicomanes loin des drogues ». 

Pour financer ces places en centre de traitement, un futur gouvernement conservateur promet de « mettre un terme au financement fédéral des opioïdes, définancer les “ repaires de drogues ” et poursuivre les manufacturiers d’opioïdes et leurs consultants ».

Les ­« repaires de drogues » dont parle Pierre Poilievre sont les centres de consommation supervisée. Ces centres offrent le matériel nécessaire aux personnes voulant consommer de la drogue de manière sécuritaire. De plus, des intervenant·es sont sur place pour offrir de l’aide, du soutien et intervenir en cas de surdose accidentelle.

Le modèle albertain

Pierre Poilievre dit baser sa stratégie nationale sur le « modèle albertain ». Ce modèle met l’emphase sur les traitements visant l’abstinence et décourage les approches de réduction des méfaits.

Le gouvernement conservateur provincial de Danielle Smith a en effet mis en place des mesures de lutte contre les drogues basées sur l’abstinence et a aussi proposé un projet de loi afin de forcer les personnes dépendantes à suivre un traitement contre leur gré.

La réduction des méfaits

Il s’agit d’une approche pragmatique qui consiste à accepter que certaines personnes vont consommer des drogues et donc à leur fournir les moyens de le faire de façon plus sécuritaire. L’abstinence n’est alors pas une obligation pour ceux et celles qui veulent avoir accès à des services ou de l’aide.

Cette approche inclut notamment les sites de consommation supervisés, les programmes d’échange de seringue, ou encore la prescription de médication en remplacement des opioïdes, comme la méthadone ou la suboxone.

Pour Poilievre, le modèle albertain est un succès, car le nombre de décès par surdose a chuté de 40 % entre 2023 et 2024 dans cette province.

« C’est très difficile d’attribuer des modifications dans les indicateurs épidémiologiques [comme le nombre de décès par surdose] à une politique », explique Jean-Sébastien Fallu, de l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal. « Il y a tellement de facteurs impliqués. »

La politique instaurée par Danielle Smith est en place depuis peu et, selon le professeur, il est beaucoup trop tôt pour lui attribuer la baisse de mortalité. « Les causes sont tellement multiples que d’attribuer cela au modèle albertain après si peu de temps, c’est vraiment de mauvaise foi », juge-t-il.

« En plus, il y a eu une baisse de surdoses en Colombie-Britannique, en Alberta, en Ontario et dans plusieurs États américains », ajoute-t-il.

De plus, pour Jean-Sébastien Fallu, ce choix entre abstinence et réduction des méfaits est un faux dilemme.

« Je ne connais personne [qui travaille] en réduction des méfaits qui est contre le traitement », dit-il. « Il y a toutes sortes de besoins et ça prend toutes sortes de services. »

Il explique que bien qu’il y ait des gens pour qui l’abstinence est la bonne solution, « l’imposer comme critère d’accès à des services, c’est complètement inacceptable et à l’encontre de ce qu’on sait comme étant efficace. »

Exiger l’abstinence et « obliger des gens qui ne sont pas prêts, qui ne sont pas motivés ou qui sont traumatisés » à commencer un traitement, cela est irréaliste, selon le professeur. Cela fera également en sorte de rendre certains services inaccessibles pour ceux et celles qui en ont besoin.

Les sites de consommation supervisée ont fait leurs preuves

« Je vais maintenant citer l’étude qu’a fait la commission de [la revue médicale] The Lancet sur cette question », a dit Pierre Poilievre à ses partisans pour justifier son plan de s’attaquer aux services de consommation supervisée de drogues.

Le texte auquel réfère Poilievre n’est pas une étude, mais un résumé des recommandations de la commission Stanford— Lancet. Cette commission a été sévèrement critiquée, car son travail « ne repose pas sur une fondation empirique sérieuse, souffre d’erreurs et d’omissions ».

« Il n’y a pas de preuve que de fréquenter un de ces sites diminue le risque de surdose sur le long terme ni que ces sites diminuent le taux de surdose dans une communauté », cite le chef conservateur.

Il oublie cependant de citer le début de la phrase, où on peut lire que « les études suggèrent que le risque de mourir d’une surdose est plus bas dans ces sites qu’à l’extérieur ».

« Il y a plein d’études qui démontrent que ces sites de consommation supervisés vont diminuer les méfaits liés aux drogues », explique le professeur Jean-Sébastien Fallu. Ces méfaits incluent la transmission des infections telles que le VIH et l’hépatite C.

Le professeur rapporte que contrairement à ce que dit Pierre Poilievre, ces centres sont bénéfiques pour la santé de leurs usager·es, mais aussi pour les collectivités dans lesquelles ils se trouvent.

« Soit ça n’a pas d’impact, soit ça diminue la criminalité et les seringues à la traîne. Il n’y a pas d’étude qui démontre que cela augmente la criminalité », rapporte Jean-Sébastien Fallu.

De plus, des études démontrent que plus une personne fréquente souvent un site de consommation supervisée « plus ça réduit son risque de mortalité », et cela pour toutes les causes confondues.

Pour la province du Québec, les cinq centres de consommation supervisés ont rapporté qu’entre mars 2020 et novembre 2024, ils sont intervenus dans presque 3500 cas de surdoses.

Pierre Poilievre propose aussi d’interdire ces centres à moins de 500 mètres des écoles, des hôpitaux, des garderies et d’autres endroits qu’il n’a pas spécifiés. Selon ces critères, les trois sites de consommation supervisée situés à Montréal ne pourraient pas poursuivre leurs activités là où ils se situent actuellement.

Mettre fin aux mesures punitives

Rappelons qu’en janvier dernier, la revue The Lancet, celle-là même que cite Pierre Poilievre, publiait un éditorial appelant à la fin des mesures punitives et à l’adoption d’approches basées sur la réduction des méfaits pour venir en aide aux personnes aux prises avec une dépendance.

« La prohibition n’a pas fonctionné. Des stratégies humaines et basées sur les preuves sont la seule voie à suivre », concluait cet éditorial.

« C’est clair que ce que proposent Poilievre et l’Alberta, c’est exactement le contraire de ce qu’il faut faire », affirme Jean-Sébastien Fallu. « C’est exactement ce qui nous a amené là où l’on est maintenant. » Cette insistance sur la prohibition et la répression ne fonctionne pas, dit-il. « Ça fait 50 ans qu’on fait ça. Ça ne marche pas. »

« On est dans une société capitaliste qui crée de la misère humaine, où les accès aux services de santé sont insuffisants, où les déterminants sociaux de la santé, comme le logement, l’éducation, les conditions de travail et les revenus, sont lamentables », expose-t-il.

Au lieu de trouver de véritables solutions, on propose toujours plus de répression et d’exclusion déplore-t-il.

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