Opitciwan s’est entendue avec le gouvernement fédéral et a obtenu le financement nécessaire pour opérer ses propres services à l’enfance au sein de la communauté, en fonction de sa propre loi. Cela permettra de mieux accompagner les familles et de garder les jeunes parmi les leurs, en contact avec leur culture. C’est une première au Québec, où le gouvernement s’était jusqu’ici opposé à accorder une telle autonomie aux Premières Nations.
La Première Nation Atikamekw d’Opictiwan, dans le nord de la Mauricie, aura les moyens de mettre en œuvre ses propres services de protection de l’enfance. La semaine dernière, elle a signé une entente avec le gouvernement fédéral, lui octroyant 78 millions $ sur une période de deux ans.
La communauté est la première à autonomiser pleinement la protection de ses enfants au Québec, après avoir adopté sa propre loi en 2022.
S’il s’agit d’un nouveau développement, l’idée ne datait pas d’hier, signale le chef Jean-Claude Mequish. Selon lui, cela fait une trentaine d’années que ses prédécesseurs ont entamé des démarches afin que la communauté accède à une pleine autonomie en matière de services à l’enfance.
Au Québec, d’autres communautés atikamekw à Manawan, La Tuque et Wemotaci ont aussi mis en place leur propre système de protection de la jeunesse, mais en signant plutôt une entente avec le gouvernement québécois.
Par contraste, la communauté d’Opitciwan est parvenue à s’affranchir pleinement en adoptant sa propre loi, découlant elle-même de la loi fédérale C-92 concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuit et des Métis, entrée en vigueur il y a quatre ans.
Cette dernière avait été contestée en Cour suprême par le Québec, qui remettait en question la constitutionnalité de deux articles, arguant que la loi fédérale empiétait sur ses compétences.
« Leur position était que le Québec était quand même responsable des enfants québécois, des enfants immigrants aussi, incluant les enfants des Premières Nations », détaille le chef Mequish. Sauf que cela allait à l’encontre des conclusions de la Commission Viens, qui avait révélé les effets discriminatoires de la Loi québécoise sur la protection de la jeunesse sur les communautés autochtones.
Dans un jugement unanime rendu en février dernier, la Cour s’est opposée à la requête du Québec, validant la loi fédérale et affirmant que celle-ci « met en lumière l’engagement ferme du Parlement [canadien] d’établir une nouvelle structure législative pour la réconciliation ».
Décolonisation
« C’est une grande victoire », réagit Nicole Janis Qavavauq-Bibeau, étudiante inuit en travail social à l’UQAM qui, enfant, a elle-même été sous l’autorité de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).
« Le système présentement n’est pas adapté pour nous, c’est pour ça qu’on reste pris dans des cycles de pauvreté et de marginalisation. »
En contrepoint, un service de protection à l’enfance autochtone, qui mobilise plusieurs professionnel·les et personnes-ressources au sein de la communauté, adopte une approche de soutien aux parents, de médiation et de prévention, sans jamais déraciner les enfants de leur communauté.
L’important c’est « de ne pas shame les gens dans ce qu’ils traversent, parce que malheureusement, ce qu’ils traversent, ce sont des conséquences des [pensionnats] et de la colonisation », rappelle-t-elle. À cet effet, les interventions de la DPJ peuvent s’inscrire dans la continuation de ces violences, remarque-t-elle.
Par exemple, Nicole Janis Qavavauq-Bibeau signale que les jeunes autochtones qui sont placé·es en centre jeunesse ou en famille d’accueil se voient souvent interdire de parler dans leur langue maternelle.
« Les jeunes qui sont placés jusqu’à l’âge de 18 ans, ils reviennent ici à Opitciwan après leur majorité […], ils arrivent ici, ils ont perdu leur langue, ils ne connaissent pas la tradition », explique le chef Mequish. « Ils ont beaucoup de difficulté à s’imprégner de la culture. »
Dans une communauté où 95 % des membres parlent couramment l’atikamekw, cette déconnexion linguistique et culturelle est lourde de conséquences. Certain·es ne se réintègrent jamais.
Loin de leurs communautés, à l’âge de maturité, alors que le soutien de la DPJ se volatilise, ces jeunes se retrouvent en situation de vulnérabilité aiguë.
Pour Nicole Janis Qavavauq-Bibeau, « c’était le pire moment ».
« Je suis chanceuse de ne pas avoir fini dans la rue. J’avais des gens autour de moi qui m’ont hébergée, ça m’a juste donné assez de temps pour faire un DEP pour être préposée aux bénéficiaires », explique-t-elle.
« Mais il y a tellement d’autres qui n’ont pas ces opportunités, qui n’ont pas de gens qui peuvent les prendre sous leur aile, ou qui sont tellement traumatisés qu’ils n’ont pas la force de faire un DEP super rapidement. »
Victoire contre Québec
La réticence du gouvernement provincial n’a pas surpris à Opitciwan. « On s’y attendait », explique Jean-Claude Mequish.
Après l’adoption de la loi fédérale et le début des discussions entre la Première Nation et les deux paliers de gouvernement, des représentant·es du Québec se seraient présenté·es à une première rencontre, mais après « on ne les a pas revus », raconte le chef Mequish.
Ce qui devait être une entente tripartite a fini par donner lieu à des rencontres « bilatérales avec le fédéral », jusqu’au moment où la communauté a adopté sa propre loi sur la protection sociale, en 2022.
C’est à ce moment-là que « le Québec s’est manifesté : ils voulaient savoir c’était quoi le contenu ».
Si le jugement de la Cour suprême a été synonyme de victoire et d’un grand soulagement pour les membres de sa communauté, Jean-Claude Mequish signale « qu’il y a encore beaucoup de travail à faire ».
« Je sais qu’il va y avoir des défis », pense aussi Nicole Janis Qavavauq-Bibeau. « Mais je pense que c’est important de faire confiance aux communautés qui lead pour leur futur. »
À l’heure actuelle, la majeure partie des dossiers qui concernent la communauté et qui étaient détenus par la DPJ ont été rapatriés à Opitciwan. Une vingtaine demeurent toutefois sous la responsabilité de la DPJ, puisqu’ils concernent des cas d’enfants avec des besoins particuliers demandant des services spécialisés.