Bifan Sun Journaliste · Pivot
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Un récent rapport d’Oxfam met en évidence plusieurs formes d’exploitation que les travailleuses palestiniennes vivent dans les colonies israéliennes illégales en Cisjordanie. Leur présence croissante sur le marché du travail israélien illustre leur dépendance économique accrue, conséquence d’un renforcement des politiques qui érodent l’économie palestinienne depuis des décennies. 

Alors que les hommes palestiniens sont présents en grand nombre depuis des décennies sur le marché du travail israélien, principalement dans la construction et dans l’agriculture, on constate ces dernières années une augmentation significative du nombre de femmes palestiniennes travaillant dans les colonies israéliennes en Cisjordanie, illégales en vertu du droit international.

Selon un rapport d’Oxfam paru la semaine dernière, parmi les femmes palestiniennes actives, la proportion de celles qui travaillent dans les colonies israéliennes est passée de 0,7 % en 2018 à 3,4 % en 2024.

« Cette hausse en si peu de temps témoigne d’une précarisation et du besoin criant de renforcer l’économie palestinienne. »

Léa Pelletier-Marcotte, Oxfam-Québec

D’après les estimations d’Oxfam, plus de 6 500 femmes palestiniennes travaillent actuellement dans des colonies israéliennes en Cisjordanie, dont 65,5 % dans le secteur agricole et 33,3 % dans le secteur manufacturier.

Exploitation

Ces secteurs sont liés à des salaires plus bas et à des risques d’exploitation plus élevés en raison de la nature informelle et saisonnière du travail, ainsi que des conditions d’isolement.

Basée sur des recherches quantitatives et de terrain, l’enquête d’Oxfam révèle que 65,5 % des femmes travaillant dans les colonies gagnent moins de 100 shekels (environ 39 dollars canadiens) par jour. Par contraste, le salaire minimum quotidien en Israël était de 271 shekels en 2024.

De plus, environ 70 % d’entre elles rapportent « des journées de travail excessivement longues et irrégulières », qui contribuent à un épuisement physique et mental.

Cependant, 94 % des femmes palestiniennes travaillant dans les colonies n’ont pas de contrat écrit, et nombre d’entre elles n’ont pas de permis de travail, ce qui les expose à un risque élevé d’exploitation, puisqu’elles sont sans recours pour se protéger contre les violations de leurs droits.

Selon Mother School Society, organisme partenaire d’Oxfam, 93 % de ces femmes travaillent dans des conditions insalubres et dangereuses, par exemple dans des champs exposés à des pesticides, sans règles de sécurité ni équipement de protection.

Plusieurs indiquent ne pas avoir accès à une assurance-maladie ni à une indemnisation en cas d’accident. 

De plus, des cas de vol de salaires, de discrimination raciale ainsi que de harcèlement, d’agression sexuelle et de violences physiques fondées sur le genre ont été rapportés par les femmes interrogées.

Dépendance économique accrue

« Les femmes palestiniennes ne “choisissent” pas de travailler dans les colonies israéliennes par préférence, mais sont poussées par le désespoir économique et le manque d’alternatives viables au sein de l’économie locale », souligne le rapport d’Oxfam. 

« Travailler dans une colonie est terrifiant pour moi, mais il n’y a pas d’autres alternatives d’emploi. Le marché du travail palestinien offre très peu d’opportunités – voire presque aucune », témoigne une femme palestinienne citée dans le rapport.

Ainsi, 60 % des femmes ayant participé à l’enquête déclarent que leur revenu est la principale, voire la seule source de subsistance de leur famille.

Oxfam estime que la présence croissante de travailleuses palestiniennes dans les colonies israéliennes reflète une dépendance économique accrue de la Palestine envers Israël.

« Cette hausse en si peu de temps témoigne d’une précarisation et du besoin criant de renforcer l’économie palestinienne », commente Léa Pelletier-Marcotte, analyste politique d’Oxfam-Québec.

Elle souligne que cette dépendance est le résultat de décennies de politiques israéliennes visant à éroder l’économie palestinienne, notamment par l’expansion des colonies illégales, la démolition et la confiscation des terres agricoles, la privation d’accès aux ressources naturelles, ainsi que les restrictions de déplacement imposées aux Palestinien⸱nes.

« On vient étrangler toute possibilité de développement économique », déplore Léa Pelletier-Marcotte.

En même temps, Israël attire les travailleur⸱euses palestinien⸱nes avec un salaire légèrement plus élevé que celui offert par le marché du travail palestinien, afin de combler la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs.

« Le but, c’est que les Palestiniens quittent leur terre, laissant l’entièreté de l’espace au développement israélien. »

Léa Pelletier-Marcotte

Ce lien de dépendance est fragile, comme en témoigne la situation depuis octobre 2023. En réponse aux attaques lancées par le Hamas, Israël a révoqué la plupart des permis de travail des Palestinien⸱nes et les a expulsé·es des colonies.

En Cisjordanie seulement, le taux de chômage est passé de 12,9 % avant le conflit à 32 % six mois plus tard, avec plus de 306 000 emplois perdus, selon un rapport de l’ONU. Le taux de pauvreté a par conséquent doublé, s’élevant à 28 % à la mi-2024.

D’autant plus qu’on constate depuis octobre 2023 une accélération significative de l’expansion des colonies israéliennes illégales en Cisjordanie et une multiplication de points de contrôle.

Dans un texte publié par le groupe de recherche palestinien Al-Shabaka, le chercheur Ihab Maharmeh met en lumière ce schéma récurrent dans lequel Israël « convoque, exploite, expulse ou remplace la main-d’œuvre palestinienne en fonction de ses besoins ». Cela vise à « démanteler systématiquement les structures politiques, économiques et sociales palestiniennes et à contribuer ainsi à l’effacement du peuple palestinien », écrit le chercheur.

En conséquence, nombre de Palestinien⸱nes sont contraint·es de choisir entre travailler dans les colonies israéliennes dans des conditions d’exploitation dangereuses, ou alors chercher des opportunités à l’étranger. 

« Le but, c’est que [les Palestiniens] quittent leur terre, laissant l’entièreté de l’espace au développement israélien », avance Léa Pelletier-Marcotte.

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