Les mots créent des mondes

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Les mots créent des mondes

La droite radicale cherche à contraindre et à tordre le langage pour mieux faire oublier les droits qu’elle attaque.

« Les mots créent des mondes. » Cette phrase, qui m’a été dite il y a des années, a rejailli des tréfonds de ma mémoire. Et à regarder le monde autour de moi, je me demande : mais de quels mots et de quel monde avons-nous hérité?

Un article du New York Times paru il y a quelques jours, « These Words Are Disappearing in the New Trump Administration », révélait un inventaire des mots que les organismes étatiques américains devront utiliser avec précaution sous le nouveau régime. On y retrouve notamment les mots « communauté », « femmes », « Noir·e », « sous-représenté », « égalité », « racisme », « ségrégation », « marginalisé·e », « préjugés », « biais de confirmation », « LGBTQ+ », « EDI » (équité, diversité et inclusion), etc.

Pourquoi un tel avertissement? Ces mots pourraient être en conflit avec les multiples décrets émis en rafales par le président.

L’objectif ultime : changer le récit national afin de changer la réalité. Mais à quel prix? Et qui payera ce prix? La réponse est dans les mots éradiqués…

Et pourtant, nous y avons cru, à un monde meilleur, un monde plus juste, un monde où une certaine morale devait primer. Une morale fondée sur les droits fondamentaux, une morale qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale.

Recul des droits de tou·tes

Nous ne pouvons oublier les enseignements de certain·es sages. Par exemple, en ce mois de l’histoire des femmes, il faut se rappeler celui de l’auteure du Deuxième sexe, Simone de Beauvoir.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Nous sommes responsables du monde dont nous avons hérité et que nous léguerons.

Pour sa part, le pasteur Martin Niemöller a écrit sur la lâcheté des intellectuels allemands lors du régime nazi, marqué par l’extermination de ceux et celles qu’ils avaient défini·es comme leurs ennemi·es.

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

Certes, nous devons impérativement défendre l’intégrité des institutions ainsi que les droits fondamentaux des personnes visées par la « guerre culturelle. » Rappelons-le, il ne s’agit pas de culture, mais bien de droits.

Des mots pour faire sens

Carol Off nous enseigne que cette défense ne sera pas une tâche facile.  

Carol Off, dans son dernier ouvrage At a Loss for Words: Conversation in an Age of Rage, se penche sur les causes de notre colère. Pour elle, « nous devons être capables de faire confiance à notre langue et aux autres, nous mettre d’accord sur ce que cela signifie et reconnaître d’un œil aiguisé quels intérêts sont servis par cet effondrement programmé de la société civile ».

Elle constate que « la rage politique, qui nous a submergée, est exacerbée, nous rendant presque incapables d’avoir des conversations rationnelles. Et là est l’intention de ceux qui alimentent cette rage. »

C’est pourquoi il est fondamental de prendre acte du fait que « les mots sont la clé de notre capacité à imaginer notre monde et à en embrasser les possibilités ». Elle nous rappelle que « lorsque nous n’avons pas les moyens d’exprimer une idée, l’idée elle-même peut disparaître. Même le cheminement de nos pensées s’en trouve diminué. »

L’objectif ultime : changer le récit national afin de changer la réalité.

Mettant l’emphase sur le sens véritable des mots, elle cite les propos de l’auteur britannique Robert Macfarlane : « Nommer quelque chose, c’est le connaître un peu mieux, le voir un peu plus clairement, et peut-être s’en préoccuper un peu plus. »

Carol Off analyse certains mots pour le rôle important qu’ils occupent dans le discours contemporain : liberté, démocratie, vérité, woke, choix et taxes. S’ils sont effacés ou que leurs sens sont galvaudés, « nous risquons de perdre l’idée qu’ils représentent ». Nous devons rester alertes, être conscient·es que leur sens peut être détourné pour des fins démagogiques.

En ces temps troubles, nous devons relire l’histoire et faire preuve de courage afin de défendre les valeurs qui sous-tendent ces mots. Dénoncer tout détournement, sur toutes les plateformes.

Nous sommes responsables du monde dont nous avons hérité et que nous léguerons. Il faut honorer le devoir de mémoire que nous avons envers tous ceux et celles qui ont versé leur sang afin que ces mots ainsi que les valeurs fondamentales qu’ils puissent être le fondement de notre humanité.